Faussetés et incohérences du Programme ÉCR
Marie-Michelle Poisson, vice-présidente
Ce texte a paru dans le numéro 13 de Cité laïque, revue humaniste du Mouvement laïque québécois.
Le programme d’Éthique et culture religieuse (ECR) n’a pas fini de susciter la controverse.
Le MLQ a déjà pris position à ce sujet en dénonçant l’amalgame entre l’éthique et la religion et en réclamant le retrait de la compétence « culture religieuse » de ce programme.
Cependant, pour bien prendre la mesure des réels enjeux de ce programme, il faut aussi questionner les a priori aberrants qui en constituent les fondements.
Personne n’oserait nier l’importance de valider ce qui doit être enseigné aux enfants. Un enseignement doit transmettre des connaissances vraies et cohérentes. Les faussetés et les incohérences ne méritent pas d’être enseignées mêmes si elles correspondent à des croyances sincères largement partagées. Le nouveau programme ECR comporte des faussetés, des incohérences internes et des omissions troublantes qu’il faut examiner de plus près afin de pouvoir rapidement réclamer les rectificatifs qui s’imposent.
Erreur ou tromperie délibérée ?
Les finalités du programme sont : la reconnaissance de l’autre et la poursuite du bien commun.
S’il n’y a aucune difficulté à reconnaître que ces finalités ont toujours été les finalités propres de l’éthique, force nous est de constater que ces finalités ne s’appliquent pas toujours de manière aussi évidente en ce qui concerne les religions. Les religions n’ont-elles pas souvent du mal à reconnaître pleinement l’égale humanité de l’autre lorsque cet « autre » est païen, femme, mécréant, homosexuel ou athée ? L’interdiction stricte d’utiliser le condom décrétée par l’église catholique n’est-elle pas un réel obstacle à la réalisation du bien commun qui commanderait plutôt qu’on prenne des moyens efficaces pour contrer l’épidémie de sida ou pour limiter les naissances dans les pays surpeuplés ?
Dans le programme ECR, les finalités propres de l’éthique ont été scandaleusement usurpées et attribuées faussement aux diverses religions laissant ainsi croire sans aucun fondement, que les religions sont toujours nécessairement garantes du respect d’autrui et du bien commun.
L’usurpation des finalités de l’éthique est probablement une erreur qui a échappé à l’attention des rédacteurs du programme du simple fait que cette erreur repose sur un préjugé encore très largement partagé par une bonne partie de la population. Trop de personnes sont encore aujourd’hui habituées à croire que la religion est toujours une garantie infaillible de moralité. Bien des Québécois sont d’ailleurs sincèrement convaincus que toutes les règles morales sont d’origine chrétienne même si les civilisations humaines ont plus de 10 000 ans ! Les civilisations antérieures à Jésus n’avaient-elles pas déjà une idée du bien et du mal ? Les civilisations amérindiennes ne savaient-elles pas distinguer le bien du mal longtemps avant l’arrivée de Christophe Colomb ? Les rédacteurs du programme pouvaient-ils ignorer qu’en Occident, certains philosophes grecs de l’antiquité avaient formulé les fondements de l’éthique philosophique 400 ans av J. C. ?
Nous n’accepterions certainement pas que soient enseignées de fausses théories scientifiques alors pourquoi accepterions de perpétuer de fausses idées sur les origines et les finalités propres de l’éthique ?
Qu’un préjugé soit largement répandu n’excuse en rien les rédacteurs de ce programme qui n’auraient jamais dû laisser publier de telles énormités. Comme dans tous les cas ou des experts se fourvoient de manière si grossière, deux hypothèses, aussi peu honorables l’une que l’autre, se présentent à l’esprit ; les experts qui ont si allègrement confondu les finalités propres de l’éthique avec des finalités contingentes aux religions sont-ils des incompétents ou des manipulateurs ? Chose certaine, l’éducation de nos enfants ne peut être confiée aux uns et encore moins aux autres !
Omissions suspectes
Afin de contrer ces idées fausses et surtout afin que les fondements de l’éthique soient bien compris de tous, il conviendrait non pas de repousser du revers de la main l’étude « encyclopédique des doctrines et des systèmes philosophiques » comme le stipulent les orientations du nouveau programme mais au contraire d’intensifier l’étude des fondements philosophiques de l’éthique dont l’influence s’est exercée et s’exerce toujours dans notre société. Il est navrant de constater que, dans la présente version du programme, les connaissances éthiques substantielles sont délibérément omises et que les problématiques éthiques ne sont abordées que sous forme de questionnements superficiels. L’omission des savoirs éthiques est choquante non seulement parce qu’une part importante de la matière qui aurait normalement dû se trouver dans un tel programme est occultée sans justification mais surtout parce que, en contre partie, les connaissances du « fait religieux » s’y retrouvent en quantité démesurée sans plus de justification. On ne peut s’empêcher d’y voir un parti pris évident des rédacteurs du programme en faveur des contenus religieux au détriment des contenus philosophiques. Parti pris qui pourra cette fois être aisément expliqué par une simple prise en compte des intérêts défendus par les individus siégeant d’office au Comité sur les affaires religieuses (CAR). Ce comité, composé essentiellement de représentants des diverses facultés de théologie et de sciences religieuses et dont le mandat consistait à superviser la rédaction du nouveau programme ECR n’aurait jamais pu recommander l’augmentation des contenus philosophiques car, ce faisant, une partie de la formation des futurs enseignants assumée encore aujourd’hui par les facultés de théologie, aurait dû être transférée aux facultés de philosophie. On peut certes reprocher aux membres du CAR d’avoir profité de leur situation privilégiée pour protéger leurs intérêts, mais on peut difficilement pardonner à la ministre de l’éducation de s’être laissée manipuler de la sorte.
Incohérence inavouable
Les finalités du programme sont tellement incompatibles avec certains faits religieux que les enseignants ne pourront aborder les religions autrement que de manière partielle et partiale. Ne pourront être présentées que les manifestations religieuses compatibles avec la reconnaissance de l’autre et la recherche du bien commun en passant sous silence tout ce qui est moins compatible avec ces finalités. Seront alors occultées les manifestations religieuses qui accordent une supériorité de l’homme sur la femme ou encore une supériorité d’un peuple « élu de dieu » sur les autres peuples. Seraient aussi omises les interventions religieuses qui ont longtemps été ouvertement hostiles à la recherche du bien commun comme le fait indéniable que certaines religions réprouvent les plaisirs, méprisent les bonheurs terrestres, font obstacle aux progrès de la science et à l’acquisition des richesses matérielles pour les plus démunis. Un enseignement religieux amputé de sa part la plus sombre serait alors un enseignement partial des religions assimilable à de la propagande ou à de la fausse représentation.
À l’impossible, nul n’est tenu
La « posture professionnelle » de l’enseignant qui doit se soumettre à un « devoir supplémentaire de réserve » tel que stipulé dans le préambule du nouveau programme s’avère dès lors intenable. Trois cas de figure, tous aussi impraticables l’un que l’autre, sont envisageables.
- Un professeur intègre pourrait décider de respecter intégralement les finalités propres de l’éthique en soumettant les contenus religieux aux critiques qui découlent nécessairement de l’application rigoureuse du principe de respect de la dignité humaine et du bien commun. En ce cas l’enseignant pourrait être accusé de manquer de réserve en exprimant des opinions critiques envers les religions qui ne manifestent pas spontanément une réelle reconnaissance de l’autre ni un réel souci du bien commun.
- Un professeur conscient des erreurs et incohérences du programme mais peu combatif pourrait décider d’appliquer le programme à la lettre tout en maintenant une attitude distanciée. En ce cas il fait, même de manière passive, le jeu de la propagande pro-religieuse et de la fausse représentation et court le risque de s’exposer aux critiques de ceux, parents et/ ou élèves qui souhaiteraient un enseignement rigoureux et conséquent de l’éthique. Ces enseignants seraient donc aussi susceptibles d’être accusés de manquer de réserve.
- Mais les plus à plaindre sont les enseignants qui adhèrent sincèrement aux finalités erronées du programme et qui sont par conséquent incapables de percevoir les incohérences que cela suscite. En reproduisant candidement les inepties prescrites par le programme, ces professeurs seraient de la même façon accusés de manquer de réserve par ceux qui ont une approche plus réaliste et donc plus critique des « faits » religieux.
Outrage à l’intelligence et injure à la philosophie
Le nouveau programme d’éthique et culture religieuse est un outrage à l’intelligence dont souffriront d’une manière ou d’une autre les enseignants qui auront à pâtir des incohérences insolubles inhérentes à un programme dont la structure est bancale.
Le nouveau programme d’éthique et culture religieuse est aussi une injure à la philosophie, discipline pourtant directement interpellée par deux des trois compétences du nouveau programme à savoir l’éthique philosophique et l’aptitude au dialogue (ou dialectique). Pourtant les contenus philosophiques de portée universelle ont été escamotés cavalièrement pour laisser place à un étalage encyclopédique de connaissances religieuses extrêmement détaillées, trop souvent anecdotiques ou désuètes.
Ce programme a été conçu en vase clos, dans le plus mystérieux des secrets par des gens moins soucieux du bien commun que de la promotion de leurs propres intérêts corporatistes ou de la promotion de leurs convictions personnelles. Des gens qui, au vu des erreurs, des incohérences et des graves lacunes relevées dans le programme sont ou bien des incompétents ou de sinistres manipulateurs qui se seraient évertués à « trouver de nouvelles façons de sauvegarder l’essentiel de la confessionnalité scolaire, tout en la faisant évoluer[1] ».
Le plus navrant dans toute cette histoire c’est que la ministre de l’éducation ainsi que ses conseillers du Comité sur les affaires religieuses semblent insensibles au sort des jeunes enfants et des adolescents qui, à cause d’un programme qui s’avère inadéquat en ce sens qu’il n’a pas su proposer une solution viable et définitive à l’épineux problème de l’enseignement religieux en milieu scolaire, se trouvent au coeur de querelles d’adultes. Finalement ce sont les êtres les plus vulnérables et influençables de notre société qui font actuellement les frais de ce gâchis lamentable qui a mené, à ce jour, à plus de 1200 demandes d’exemptions et qui mènera encore à bien des malentendus et des déconvenues si la ministre ne daigne pas y apporter les rectificatifs qui s’imposent.
- Le CJF : l’incarnation d’un christianisme critique au sein de l’Église. Propos tenus par Christine Cadrin-Pelletier le 10 mars 2008 lors de l’événement soulignant les 25 ans du Centre Justice et Foi. Rappelons que Madame Christine Cadrin-Pelletier, théologienne de formation, fut sous-ministre associé de foi catholique de 1995 à 2000, responsable du Comité catholique avant d’occuper le poste de secrétaire aux Affaires religieuses de 2000 à 2005.
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