Le Prix Condorcet devient le Prix Condorcet-Dessaulles
Henri Laberge, président
Ce texte a paru dans le numéro 13 de Cité laïque, revue humaniste du Mouvement laïque québécois.

Jean Antoine Nicolas de Caritat
marquis de Condorcet
Le prix que le Mouvement laïque québécois remet chaque année à une personne qui s’est illustrée dans la défense des libertés fondamentales et dans la promotion de la laïcité est aussi une occasion de rappeler la mémoire du grand mathématicien, scientifique, philosophe et acteur politique que fut, à la fin du 18e siècle, Marie Jean Antoine Nicolas de Caritat, marquis de Condorcet (1743 à 1794).
Il est juste de reconnaître en Condorcet un des premiers grands théoriciens de la démocratie républicaine laïque. Pour lui, la laïcité n’est pas simplement un effet juridique de la démocratie libérale; elle doit être vue comme un principe fondamental de l’association politique fondatrice de la république. Pour que les citoyens soient égaux entre eux en tant qu’acteurs politiques, il ne suffit pas que l’État soit tolérant à l’égard des opinions, croyances et comportements culturels divers, il doit aussi s’abstenir de toute intervention en matière de croyance ou d’opinion; il doit s’interdire de considérer les groupes religieux, linguistiques et ethnoculturels comme des corps intermédiaires institués entre lui et les citoyens. Il n’y a en république laïque d’autre instance que celle des citoyens eux-mêmes, libres et égaux, constituant ensemble cette république. Bien sûr que la liberté d’association est fondamentale en démocratie; elle doit s’exercer avec le minimum de contrainte dans la société civile. Mais au nom même de la liberté d’association, l’État n’a rien à décider quant aux associations que les citoyens peuvent établir entre eux. Ainsi il n’y a pas de religion officielle, pas d’Église instituée, pas non plus de pluralité de religions reconnues. Il n’y a pas de communautés culturelles instituées ou privilégiées. Chacun est libre de pratiquer la religion de son choix et de s’associer avec d’autres sur la base de ses croyances, de ses opinions, de ses convictions ou de ses choix culturels. Mais la république n’est pas une communauté de communautés; elle est une collectivité de citoyens.
Convaincu de l’égale dignité de tous les êtres humains, Condorcet lutta pour l’abolition de l’esclavage, qui sévissait alors dans les colonies des grandes puissances européennes; il préconisait le suffrage universel sans égard au sexe, à la fortune et aux titres acquis de naissance. Théoricien et partisan de la démocratie républicaine, donc ennemi de la monarchie et de toutes les formes d’inégalité instituée, il a voté pour l’abolition de la royauté en France, mais non pour la décapitation du roi puisqu’il était fermement opposé à la peine de mort. Une de ses contributions majeures en tant que député fut le rapport qu’il déposa le 20 avril 1792 relatif à l’organisation de l’instruction publique. Vous me permettrez d’en citer quelques extraits qui n’ont rien perdu de leur pertinence :
« L’instruction publique doit être universelle, c’est-à-dire s’étendre à tous les citoyens… Elle doit, dans ses divers degrés, embrasser le système tout entier des connaissances humaines, et assurer aux hommes, dans tous les âges de la vie, la facilité de conserver leurs connaissances et d’en acquérir de nouvelles… C’est d’après cette même philosophie que nous avons regardé les sciences morales et politiques comme une partie essentielle de l’instruction commune… Les bonnes lois, disait Platon, sont celles que les citoyens aiment plus que la vie. En effet, comment les lois seraient-elles bonnes si, pour les faire exécuter, il fallait employer une force étrangère à celle du peuple, et prêter à la justice l’appui de la tyrannie?… Il faut qu’en aimant les lois, on sache les juger. Jamais un peuple ne jouira d’une liberté constante, assurée si (…) vous ne lui préparez, par une instruction générale, les moyens de parvenir à une constitution plus parfaite, de se donner les meilleures lois et d’atteindre à une liberté plus entière. »
« Les principes de la morale enseignés dans les écoles et dans les institutions seront ceux qui, fondés sur nos sentiments naturels et sur la raison, appartiennent également à tous les hommes. La constitution en reconnaissant le droit qu’a chaque individu de choisir son culte, en établissant une entière égalité entre tous les habitants de la France, ne permet point d’admettre, dans l’instruction publique, un enseignement qui, en repoussant les enfants d’une partie des citoyens, détruirait l’égalité des avantages sociaux et donnerait à des dogmes particuliers un avantage contraire à la liberté des opinions. Il était donc rigoureusement nécessaire de séparer de la morale les principes de toute religion particulière et de n’admettre dans l’instruction publique l’enseignement d’aucun culte religieux. Chacun d’eux doit être enseigné dans les temples par ses propres ministres ».
Ce qui, dans les propos de Condorcet, se rapporte à l’organisation de l’instruction publique, vaut aussi, mutatis mutandis, pour le fonctionnement de toutes les institutions publiques, pour les conseils municipaux notamment, qui appartiennent à tous les citoyens sans égard à leurs croyances religieuses ou à leurs convictions métaphysiques. Les militants laïques qui ont demandé qu’on mette fin à la pratique de la prière aux réunions du conseil municipal ont agi pour la liberté de tous les citoyens y compris pour la liberté de ceux qui se définissent comme étant de la majorité et qui seraient heureux de pouvoir invoquer la laïcité le jour où ils deviendraient minoritaires. La militance de Danielle Payette s’inscrit donc dans le prolongement du discours et de l’action du grand Condorcet.

Louis-Antoine Dessaulles
Nous avons voulu, cette année, pour désigner le prix traditionnel, ajouter au nom de Condorcet celui d’un Québécois ayant vécu à l’époque de l’expression la plus virulente de l’intégrisme catholique à Rome et au Québec, d’un Québécois qui a su revendiquer le droit de penser librement, qui a osé combattre l’influence indue du clergé dans le domaine politique. Il s’agit de Louis-Antoine Dessaulles, érudit dans tous les champs de connaissances, partisan de la libre diffusion des avancées scientifiques et de la libre discussion des opinions, qui s’est surtout illustré comme animateur et porte-parole de l’Institut canadien de Montréal.
Pour ceux qui ne connaissent pas très bien cette période de notre histoire nationale, rappelons que le Parti rouge auquel on associe Louis-Antoine Dessaulles et l’Institut canadien s’inscrit dans le prolongement du Parti patriote, surtout actif, sous la direction de Papineau, de 1822 à 1838. Ce qui activait particulièrement ce mouvement politique, c’était le projet d’Union des deux Canadas concocté en sourdine par les administrateurs coloniaux. Aux revendications démocratiques relatives à la séparation des pouvoirs, à l’éligibilité du Conseil législatif, au non-cumul des charges publiques et à la responsabilité du Conseil exécutif, s’était soudée la revendication nationale, celle d’un Bas-Canada se définissant comme une nation distincte au sein de l’Amérique du Nord britannique. Après l’échec de l’Institution royale comme système d’éducation dirigé par l’évêque anglican et l’échec consécutif du système des écoles de fabrique sous le contrôle de l’Église catholique, le Parti patriote avait réussi, en 1829, à faire triompher le principe d’une école laïque à fréquentation universelle. Le succès impressionnant du nouveau système, qui a fonctionné jusqu’en 1836, était de nature à inquiéter les clergés catholique et anglican. D’autant plus que des membres du Parti patriote demandaient l’abolition de l’obligation légale de payer la dîme à l’église. Mais surtout l’Église enseignait la soumission au pouvoir établi, ce qui n’était pas la philosophie de base du Parti patriote. Toujours est-il que l’Église catholique, à l’occasion des troubles de 1837-38, condamna vigoureusement, non seulement la rébellion armée, mais aussi l’esprit d’insoumission incarné par le mouvement patriote. C’est dans un tel climat que Louis-Joseph Papineau partit en exil, aux USA d’abord et ensuite en France.
Louis-Antoine Dessaulles était le neveu de Louis-Joseph Papineau. En 1839, il accompagna en France Julie Papineau et d’autres membres de la famille. C’est là qu’il eut l’occasion de rencontrer Félicité de LaMennais dont les écrits venaient d’être condamnés par le Pape quelques années plus tôt. Un de ces écrits, Affaires de Rome, lui révéla la portée pernicieuse de l’encyclique Mirari vos par laquelle Grégoire XVI condamnait à la fois les patriotes polonais en lutte contre l’impérialisme russe et le mouvement du catholicisme libéral français dont faisait partie LaMennais. La condamnation des patriotes polonais, c’était un compromis politique pour obtenir la protection des armées du tsar pour le cas où l’Autriche voudrait s’en prendre aux États pontificaux. La condamnation du libéralisme catholique visait pour sa part à rassurer les monarchies catholiques d’Espagne et d’Autriche, menacées par les tendances démocratiques de leur population respective. Ce fut un choc pour Dessaulles, l’élément déclencheur de sa lutte contre l’intégrisme catholique.
Les Rouges, ce sont ceux qui se sont ralliés à Louis-Joseph Papineau à son retour d’exil et qui, dans la lignée des revendications patriotes, voulaient l’abrogation de la loi britannique de 1840 décrétant l’Union des deux Canadas, s’opposaient au projet de confédération de l’ANB, préconisaient la démocratie intégrale et la séparation de l’Église et de l’État. Ils se retrouvaient principalement à l’Institut canadien fondé en 1844 par Jean-Baptiste-Éric Dorion. Louis-Antoine Dessaulles en devint bientôt le principal animateur et porte-parole. Il eut à défendre cet organisme contre le harcèlement de l’évêque Bourget qui l’accusait de posséder des livres à l’index et, surtout, d’encourager et d’organiser des débats sur des sujets litigieux tels que la théorie de l’évolution, la démocratie, la liberté de conscience et la pertinence de maintenir le pouvoir temporel des papes. Bourget reprochait aussi à l’Institut d’admettre des membres non-catholiques et d’exposer ainsi les jeunes à des conceptions hérétiques ou impies.
Il faut dire que l’Institut canadien de Montréal avait prévu, à l’origine, n’accepter que des Canadiens-français catholiques. On ouvrit ensuite les portes aux catholiques anglophones qui comprenaient et pouvaient parler le français. Puis, sous l’influence de Dessaulles, on admit enfin les non-catholiques, ce qui semblait tout naturel puisque l’Institut poursuivait des buts essentiellement laïques : diffusion des connaissances et libre discussion des opinions politiques. Pour toutes ces raisons, Bourget détestait l’Institut et tout particulièrement son porte-parole Dessaulles. Il demanda à Rome d’en excommunier les membres. Ce qui arriva. C’est dans ce contexte que fut prononcé en 1868 le célèbre Discours sur la tolérance où Dessaulles défendit vigoureusement la liberté de pensée des membres de l’Institut dont la majorité se considéraient toujours comme de bons catholiques malgré la controverse avec l’évêque de Montréal. Dessaulles citait les Pères de l’Église et d’éminents catholiques de toutes les époques pour démontrer qu’il était possible tout en étant catholiques de refuser la pensée rétrograde et réactionnaire de Bourget ainsi que des papes Grégoire XVI et Pie IX.
Si l’on applique l’esprit de Dessaulles aux débats d’aujourd’hui, il faut conclure qu’il est possible d’être chrétiens, juifs, musulmans ou athées et, en même temps, d’être solidaires dans une même lutte pour la liberté, l’égalité entre les personnes, la démocratie et la laïcité. À la fin de son discours de 1868, Dessaulles identifia bien l’ennemi commun de tous les démocrates : « l’intolérance, l’habitude de l’inflexibilité, le parti pris d’exiger la soumission de l’esprit (…), la restriction systématique de tout libre-arbitre individuel; le désir de tout contrôler… »
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