États-Unis : la religion civile fait obstacle à la laïcité
Paul Drouin et Claude Saint-Laurent
Ce texte a paru dans le numéro 14 de Cité laïque, revue humaniste du Mouvement laïque québécois.
On cultive depuis trop longtemps un préjugé tenace sur la prétendue laïcité en vigueur aux États-Unis, alors que la religion est partout, y compris à la Maison-Blanche, au Congrès, à la Cour suprême. En réalité, l’entrelacement du religieux et du politique qui a créé la religion civile dans ce pays, depuis les origines, viole en pratique le principe laïque de la séparation des Églises et de l’État, en plus d’empêcher que se réalise une véritable laïcisation des institutions politiques. Nous vous proposons un état des lieux de cette religion civile qui se dresse au-dessus des confessions particulières et les rassemble toutes en une même foi nationale dans le God Bless America.
La séparation des Églises et de l’État et la protection des libertés religieuses
Après la conquête par le peuple des treize colonies américaines de son indépendance face à l’Angleterre, au terme d’une guerre révolutionnaire de libération de sept ans (1776-1783) naît la première démocratie libérale en terre d’Amérique. La liberté de religion figure en première place parmi les droits fondamentaux inscrits dans le Bill of Rights, qui vient s’ajouter en 1791 à la Constitution de la république des États-Unis adoptée quatre ans plus tôt. Le Premier amendement, soit l’article 1 du Bill of Rigths, ordonne ceci : « Le Congrès ne promulguera aucune loi visant à instaurer une religion ou à en interdire le libre exercice. » Par cette clause dite « d’instauration », voilà proclamée la séparation de l’État et des Églises, ces dernières étant pour l’essentiel constituées des diverses confessions protestantes qui se voient non seulement protégées contre les persécutions ou encore contre l’imposition d’une religion particulière par le pouvoir politique, mais qui reçoivent du même coup la garantie du respect de leur liberté religieuse.[1]
Les principaux inspirateurs de cette vision, James Madison et Thomas Jefferson, croyaient que l’État devait demeurer séculier : « Moins on mélangera la religion et le gouvernement, disait James Madison, et plus ils gagneront en pureté. » La religion étant reconnue par la loi fondamentale du pays comme appartenant au domaine privé, laissée au seul jugement de l’individu, le rôle de l’État en cette matière devait se borner à respecter la liberté de conscience de chaque citoyen et la libre circulation des idées, assurant ainsi la liberté des croyants de toutes confessions, comme celle des incroyants, de même que la liberté de culte, c’est-à-dire la possibilité de pratiquer sa religion sans contraintes et de construire des temples à cet effet.
Au cours des dernières décennies, cette séparation officielle entre les Églises et l’État, élément essentiel de la laïcité dans une démocratie libérale, a résisté tant bien que mal à l’offensive menée par les ultraconservateurs fondamentalistes, offensive encouragée ouvertement par des présidents républicains. Plusieurs litiges ont abouti devant la Cour suprême, qui a dû se prononcer notamment sur la constitutionnalité ou non de certaines pratiques religieuses dans les écoles publiques. Pierre Lagayette, professeur de civilisation américaine à la Sorbonne, explique à ce propos :
La question épineuse de la prière à l’école en est un exemple frappant : dans ce domaine, la Cour a fait preuve d’une remarquable constance, considérant à plusieurs reprises (contre l’avis du président Reagan, puis contre celui de Bush père) que l’introduction de prières dans les écoles ou universités était anticonstitutionnelle. Ce fut notamment la conclusion de l’arrêt Lee v. Weisman (1992) extrêmement controversé du côté du parti républicain. Plus courageusement encore, la Cour, avec l’arrêt Stone v. Graham (1980), avait condamné l’affichage des Dix Commandements à l’école : on perçoit toute la saveur de cette décision lorsqu’on sait que le président de la Cour lui-même siège sous un blason qui arbore ces mêmes Dix Commandements! [2]
Bien sûr, on doit se réjouir de ces jugements tout à fait compatibles avec l’esprit du Premier amendement. Mais pour autant, la laïcisation des institutions publiques est loin d’être accomplie dans ce pays, c’est même tout le contraire. On n’a qu’à relire les dernières lignes de la citation qui précède pour s’en convaincre : que la Cour suprême interdise à une école d’afficher les commandements bibliques au nom de la Constitution, alors qu’ellemême les affiche dans l’enceinte où elle rend ses jugements, comme autant de prescriptions divines supposées la guider dans ses décisions séculières, voilà qui contredit clairement le principe de séparation entre la religion et le pouvoir politique.
La religion civile, une mystique nationaliste
Le politicologue de l’université Laval, Louis Balthazar, a écrit ce qui suit au sujet de l’importance du facteur religieux dans la vie politique aux États-Unis :
Tout au long de l’histoire américaine, et de nos jours plus que jamais, la religion, même dans un contexte de séparation entre l’État et les Églises, prend une place très importante dans la trame sociale. Dans cette société indubitablement laïque, on fait constamment appel aux valeurs religieuses pour justifier des décisions politiques.[3]
Une société où la classe politique se réfère systématiquement aux valeurs religieuses pour légitimer ses actions auprès des citoyens n’est certes pas « indubitablement laïque », cette laïcité-là est tronquée ou pour le moins incomplète. En fait, cet entrelacement du religieux et du politique a servi d’instrument privilégié pour la consolidation de l’identité nationale du peuple américain, depuis l’indépendance jusqu’à nos jours. C’est ce qu’on appelle la « religion civile ».
Dans son article Civil Religion in America, publié en 1967, qui décrit le phénomène et son évolution historique aux États- Unis, le sociologue américain Robert Bellah attribue au Contrat social de Jean-Jacques Rousseau l’origine du concept de « religion civile ». Sans reprendre cette expression eux-mêmes, les premiers hommes d’État américains auraient été influencés par Rousseau, affirme l’auteur. Jefferson, rédacteur de la Déclaration d’Indépendance, et les autres « Pères fondateurs », déistes eux aussi, partageaient en tout cas une conception commune de la religion civile. De là la sacralisation qu’on a faite de la Déclaration d’Indépendance et des droits fondamentaux s’y rattachant, soi-disant offerts aux hommes par Dieu, et qu’ils auraient le devoir moral de préserver pour accomplir le plan divin. Bellah explique d’ailleurs très bien le contenu religieux de la Déclaration :
Il y a quatre références à Dieu. La première évoque « les Lois de la nature et du Dieu de la nature » qui fondent le droit de tout peuple à être indépendant. La seconde est la fameuse proclamation que tous les hommes « sont dotés par leur Créateur de certains droits inaliénables». Ici, Jefferson situe la légitimité originelle de la nouvelle nation dans la conception d’une « Loi plus haute » basée sur la loi naturelle classique et sur la religion biblique. La troisième est un appel « au suprême Juge du monde pour la rectitude de nos intentions », et la dernière affirme « une confiance ferme dans la protection de la divine Providence ». Dans ces deux dernières références, un Dieu biblique, juge de l’histoire du monde, est évoqué.[4]
Dans cette veine, invoquant souvent le caractère sacré des textes fondateurs de la démocratie américaine, les présidents ont pris l’habitude dans les cérémonies d’investiture de recourir aux thèmes de la religion civile pour passer leur message, tradition qui remonte à George Washington et se poursuit depuis lors. Barack Obama, le 20 janvier dernier, n’a pas fait exception à la règle (voir l’encadré à ce sujet).
En outre, il y a toute une série de signes, symboles, rituels, fêtes civiques, lieux sacrés, prophètes et martyrs qui ont contribué à construire la mystique nationaliste américaine sur les piliers de la religion civile, le tout visant à se convaincre que « l’Amérique doit tendre à incarner une société aussi parfaitement en accord avec la volonté de Dieu qu’il est possible aux humains, afin d’être un phare pour toutes les nations. » [5] L’ancrage de la religion civile dans l’idéologie officiellement séculière de la nation est tel qu’on peut même se demander ce qui subsiste réellement de la séparation des Églises et de l’État. Les exemples abondent.
Commençons par cette représentation des États-Unis censés abriter un peuple élu, qui s’exprime dans le One Nation Under God du serment d’allégeance au drapeau national datant de 1954, ou encore dans la devise nationale In God We Trust, ajoutée sur le papier-monnaie en 1955 (qui touche au dollar touche donc à Dieu…), devise présente aussi dans l’hymne national et gravée sur les murs du Congrès. Ce peuple choisi est investi d’une mission providentielle, si l’on en croit le Grand Sceau des États-Unis où il est écrit en latin : Dieu a favorisé notre entreprise (la libre entreprise?). Qu’on songe également aux citations de la Bible qui ornent le monument à George Washington, ou encore au mémorial du président Lincoln. Identifié comme le « Grand Émancipateur » des esclaves, mort en martyr pour la liberté et le salut de l’Union, Lincoln a quasiment pris la figure emblématique de Jésus, quand ce n’est pas celle de Moïse conduisant le peuple élu vers la Terre promise! Il y a aussi les cimetières consacrés comme celui de Gettysburgh, lieu de commémoration des morts de la guerre civile rappelant la renaissance de la nation et la promesse de la vie après la mort, et celui d’Arlington dédié au sacrifice des soldats des conflits armés du siècle dernier pour défendre la liberté. Quant aux fêtes civiques, pensons au Thanksgiving Day, « jour d’Action de grâce public et de prière », institué par le président Washington en 1789 à la demande des deux chambres du Congrès, qui sera par la suite institutionnalisé sous la présidence de Lincoln, et puis le Memorial Day, issu de la guerre civile. [6]
La Realpolitik : deux versions d’une même religion civile
On vient de donner un court aperçu de l’arsenal idéologique de la religion civile qui a aidé à cimenter le nationalisme des Américains sur un socle divin. Cet arsenal religieux a également servi d’alibi commode aux desseins des élites politiques, peu importe la tendance, progressiste ou conservatrice, tout au long de l’histoire. Il faut bien comprendre que cette religion civile typiquement américaine a été et demeure, pour le meilleur et pour le pire, un facteur-clé de cohésion et de mobilisation nationales permettant de légitimer à un moment de l’histoire telle attitude, et à un autre moment telle autre position politique. La religion civile se présente donc, grosso modo, en deux versions.
D’un côté, et à des degrés variables, on aura la vision d’une société plus juste et plus égalitaire avec les Jefferson, Lincoln, Franklin Roosevelt, Kennedy, Johnson, Carter, Clinton… et bien sûr Obama, autant dire les démocrates depuis Roosevelt. C’est cette version-là que le sociologue Robert Bellah cherche pour sa part à promouvoir.
De l’autre, on aura une vision carrément impérialiste. Celle de la Manifest Destiny du peuple américain appuyé par Dieu lui-même, au nom de qui on justifiera le massacre des Indiens, le maintien de l’esclavage et la guerre contre le Mexique, auquel on arrachera la moitié de son territoire, dont les États actuels de l’Arizona, du Nouveau-Mexique et de la Californie. Vision qui prend forme aussi dans la doctrine Monroe exigeant des Européens qu’ils laissent aux troupes de l’Oncle Sam le soin de s’occuper de l’Amérique latine, région qu’au siècle suivant Reagan, en digne successeur, nommera « l’arrièrecour » des États-Unis, vouée aux dictatures entraînées à la torture et au meurtre dans des bases militaires comme Fort Bragg. C’est la même approche prédatrice, sous prétexte de combattre l’« axe du mal », qui conduira aux deux invasions de l’Irak, par Bush père et fils, pour le contrôle des réserves de pétrole. Et cette vision prétendument « morale », véritable imposture, justifie aujourd’hui encore le soutien aux régimes réactionnaires arabes, à commencer par la sinistre monarchie pétrolière saoudienne, propagandiste de l’intégrisme wahhabite et pourvoyeuse de fonds au terrorisme islamique.
Autant dire les républicains de nos jours, avec la nuance importante qu’ils bénéficient plus souvent qu’autrement du support actif des démocrates en politique étrangère. Après tout, l’odieuse décision de larguer deux bombes atomiques sur le Japon est venue de Harry Truman, un pieux démocrate, la guerre du Vietnam a été initiée par Kennedy et Johnson, et l’appui indéfectible fourni à Israël pour son occupation illégale de la Palestine est le résultat d’un consensus bipartisan de longue date.
Un point commun unit ces deux courants, le moralisme et la bonne conscience (self-righteousness) qui sont utiles à l’un comme à l’autre puisqu’ils procèdent de la même religion civile. Ainsi va la plus grande puissance mondiale, toujours se réclamant de Dieu pour mener ses guerres, comme l’a d’ailleurs très bien exprimé Bob Dylan dans la chanson With God on our side.
Pas facile d’être incroyant aux États-Unis
La promesse de la coexistence des différentes confessions religieuses dans un climat de respect et de liberté, introduite par le Bill of Rights, constituait une première étape sur la voie de la laïcité aux États-Unis, mais elle s’adressait d’abord et avant tout aux protestants, puisque c’est l’élite WASP (White Anglo-Saxon Protestant) qui dominait sans partage. Les catholiques et les juifs n’étaient que tolérés au 19e siècle et n’ont été pleinement intégrés dans la « grande famille » américaine qu’au 20e siècle. Il a fallu attendre 1960 pour voir le premier catholique élu à la présidence, J. F. Kennedy. Il reste encore beaucoup de chemin à faire pour les autres, de toute évidence, à commencer par les musulmans, et encore davantage pour les agnostiques et les athées…
À cause de l’omniprésence de la religion civile, il est toujours aussi nécessaire aujourd’hui de se rassembler sous la bannière de Dieu si l’on veut faire partie des « bons citoyens ». Les incroyants sont encore la minorité la plus méprisée et la plus vilipendée aux États-Unis. Tel est le constat d’une enquête récente de l’université du Minnesota, qui montre qu’un athée est considéré comme représentant le moins les « valeurs américaines », derrière un musulman ou un homosexuel. N’importe quel groupe autre que les athées bénéficie de plus de tolérance et d’acceptation qu’il y a trente ans, ce qui confirmerait, toujours selon l’étude, que la religion demeure la base première de la solidarité sociale aux États- Unis. [7] Comme si les droits humains, la démocratie, la liberté, étrangère à l’être humain, de l’au-delà, du Tout-Puissant, et non du progrès de la raison chez l’Homo sapiens! Qu’une telle conception soit encore prévalente au 21e siècle, cela laisse songeur.
Condorcet, penseur des Lumières, précurseur de la laïcité républicaine, athée convaincu, député de l’Assemblée nationale opposé à la sacralisation de la Déclaration française des Droits de l’homme au cours de la Révolution, écrivait quant à lui cette réponse aux déistes à la Jefferson, son ami américain, ou à la Robespierre, son ennemi jacobin :
Ni la Constitution française ni même la Déclaration des Droits de l’homme ne seront présentées à aucune classe de citoyens comme des tables descendues du ciel, qu’il faut adorer et croire… Tant qu’il y aura des hommes qui n’obéiront pas à leur raison seule, qui recevront leurs opinions d’une opinion étrangère, en vain toutes les chaînes auraient été brisées, en vain ces opinions de commande seraient d’utiles vérités; le genre humain n’en resterait pas moins partagé en deux classes : celle des hommes qui raisonnent et celle des hommes qui croient, celle des esclaves et celle des maîtres…[8]
Ces paroles de sagesse résonnent toujours en 2009 comme un défi à relever pour chacune des nations afin que naisse une société vraiment laïque.
Notes
- Une protection supplémentaire est contenue dans l’article 6 de la Constitution , qui interdit le Serment du Test, appelé simplement Test dans le texte, i.e. la profession de foi religieuse qui était exigée à l’époque coloniale comme condition d’aptitude à occuper un poste dans l’administration publique sous l’autorité du gouvernement. On se rappellera qu’au Canada, c’étaient les catholiques qui, après la conquête anglaise, étaient soumis à ce Test leur enjoignant d’adopter la foi anglicane protestante; l’Acte de Québec abolit en 1774 cette pratique discriminatoire.
- Lagayette, Pierre. La Bible et le canon. In : Géopolitique, no 82,, juin 2003, PUF, p.25.
- Balthazar, Louis. Les fondements de la culture politique. In : Le système politique américain, PUM, 2001, p.13.
- Bellah, Robert N. Civil religion in America. In : Journal of the American Academy of Arts and Sciences, hiver 1967, vol 96, no. 1, p.4. Reproduit sous ce titre sur internet. La traduction est de nous.
- Ibid., p.11.
- Les exemples que nous venons de décrire sont tirés de l’article de R. Bellah et de celui de P. Lagayette.
- Austin Cline, University of Minnesota study on American attitudes towards atheists and atheism, site internet About.com, article non daté, consulté le 26 février 2009.
- Badinter, Élisabeth et Badinter, Robert. Condorcet, un intellectuel en politique, Fayard, Paris, 1988, p.449-450.
Barack Obama poursuit la traditionPlusieurs dizaines de millions de téléspectateurs du monde entier ont pu assister à une très longue cérémonie religieuse lors de l’investiture du président Obama le 20 janvier dernier à Washington. Il faut noter que, pour la première fois dans l’histoire des États-Unis, le nouveau président a reconnu dans son discours qu’en plus des chrétiens, des juifs, des musulmans et des hindous, les non-croyants, eux aussi, font partie du peuple américain qui a construit le pays. Mais quelques instants auparavant, Barack Obama avait prêté serment sur la bible de Lincoln et conclu la récitation du serment d’office par le célèbre : So help me God… Tout de suite après l’assermentation, l’invocation du pasteur conservateur Rick Warren s’est terminée avec la récitation du Notre Père, suivie de la bénédiction du révérend Joseph Lowery, un Afro-Américain identifié au mouvement des droits civiques. Un aumônier a ensuite prononcé une prière avant le dîner officiel, sans oublier une dernière prière pour clôturer le lunch avant le défilé de fin d’après-midi. Comme si ce n’était pas déjà suffisant, le lendemain en matinée, le président Obama participait au National Prayer Service à la cathédrale de Washington. Tout cela dans la foulée de ses prédécesseurs, poursuivant ainsi l’alliance étroite de la religion avec le pouvoir politique, cette religion civile qui sert de religion nationale aux Américains. Comme quoi la seule proclamation de la séparation des Églises et de l’État aux États-Unis s’avère insuffisante pour garantir le plein exercice de la liberté de conscience à tous les citoyens, encore moins l’atteinte de l’objectif de laïcisation complète des institutions politiques, comme il se devrait dans une république libérale vraiment démocratique. |
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