Les immigrants et la ferveur religieuse
Mythes et réalité
David Rand
Ce texte a paru dans le numéro 14 de Cité laïque, revue humaniste du Mouvement laïque québécois.
Sur le site web de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ), on trouve un document fort intéressant qui contredit certaines idées reçues à propos des immigrants et des demandes d’accommodements religieux. Ce document du sociologue Paul Eid fait la synthèse d’une étude intitulée « La ferveur religieuse et les demandes d’accommodement religieux : une comparaison intergroupe ».
La non-affiliation religieuse
L’auteur se penche d’abord sur « la validité du présupposé selon lequel les membres des minorités non chrétiennes, en particulier ceux issus de l’immigration, seraient nécessairement plus susceptibles que les membres de la majorité chrétienne, en particulier ceux nés au Canada, de faire preuve de ferveur religieuse. » Or, son étude révèle plutôt le contraire, selon les constats suivants :
Alors que parmi les Québécois non immigrants, 5 % ne se réclament d’aucune religion, cette proportion grimpe à 10,3 % chez les immigrants, et à 15,5 % chez les immigrants récents, soit ceux arrivés au Canada entre 1996 et 2001. En d’autres termes, au Québec, un immigrant récent a approximativement une fois et demie plus de chances qu’un immigrant plus anciennement établi, et trois fois plus de chances qu’un non-immigrant, de ne se réclamer d’aucune religion. Notons également que les immigrants, toutes périodes d’établissement confondues, représentent 18,2 % des Québécois sans religion alors qu’ils ne forment que 9,9 % de la population québécoise. Ces chiffres suggèrent que, loin d’être l’apanage des natifs québécois, la non-affiliation religieuse, l’incroyance, l’athéisme et l’agnosticisme – toutes des postures que l’on peut raisonnablement associer à la réponse « aucune religion » – touchent davantage les immigrants en général, et a fortiori les immigrants récents.
Ces constats sont illustrés dans la figure ci-contre, « Les sans-religion au Québec, selon le statut immigrant ». Les immigrants récents sont ceux arrivés depuis cinq ans. (Les figures présentées ici ne sont pas tirées du rapport du Dr Eid : elles sont générées à partir de données incluses dans le rapport.) L’explication de ce phénomène nécessiterait des données complémentaires, mais l’auteur propose plusieurs explications : que les immigrants sont plus scolarisés (voir les figures « Diplômés québécois, selon le statut immigrant » et « Les sans-religion au Québec, selon la scolarisation ») et qu’ils sont plus jeunes que l’ensemble des Québécois (voir la figure « Les sans-religion au Québec, selon l’âge »).
En se penchant sur le niveau de religiosité observé dans différents groupes religieux au Canada et au Québec, on constate que les natifs québécois catholiques constituent le groupe « le moins dévot au pays », ce qui n’est guère surprenant. Mais on observe aussi que les immigrants musulmans québécois sont très peu dévots.
Demandes d’accommodement
Le sociologue considère ensuite la répartition des demandes d’accommodement religieux déposées à la Commission. Sur un total de « 94 dossiers d’enquête fermés entre 2000 et 2006 relativement à une plainte de discrimination fondée sur la religion », on en a isolé 32 qui comportaient une demande d’accommodement religieux, c’est-à-dire une « demande visant à obtenir, pour des raisons religieuses, l’aménagement d’une norme ou d’une pratique normalement appliquée à tous sans distinctions. »
Encore une fois, le présupposé tombe. « Dans l’imaginaire populaire, [...] les minorités ethnoreligieuses seraient “par nature” plus réfractaires à la privatisation de leurs pratiques religieuses, et donc plus susceptibles de revendiquer des accommodements religieux dans l’espace public. » Mais les données, telles qu’illustrées dans la figure « Répartition des demandes selon l’appartenance religieuse, 2000-2006 », révèlent que la moitié des demandes proviennent de chrétiens, surtout ceux appartenant à des mouvements minoritaires. De plus, seulement un peu plus du quart des demandes sont attribuables à des plaignants musulmans. (Une mise en garde toutefois : ces statistiques n’incluent pas les cas réglés sans recours à la CDPDJ, par exemple les cas résolus à l’amiable dans les hôpitaux ou les écoles.)
À la question « qu’est-ce qui distingue le demandeur d’accommodement religieux des autres fervents pratiquants ? », l’auteur répond qu’il s’agit surtout des fondamentalistes ou des orthodoxes, qui « forment une minorité atypique » parmi leur communauté religieuse.
Conclusion
Ces considérations confirment que l’association entre immigration et accommodements religieux est non fondée. Les faits rapportés dans cette étude devraient être plus largement connus de tous afin que la religion ne soit plus perçue comme un obstacle à l’intégration des immigrants. De plus, en faisant tomber le préjugé voulant qu’un immigrant soit toujours et avant tout religieux, cette étude rend caduque la nécessité d’un enseignement culturel des religions tel que mis de l’avant dans le nouveau programme Éthique et culture religieuse.
Référence
http://www.cdpdj.qc.ca/fr/publications/docs/ferveur_religieuse_synthese.pdf
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