Pourquoi un cours de culture religieuse ?
Amalgamer éthique et culture religieuse ouvre la porte au relativisme moral
Daniel Baril, président du MLQ
Ce texte a paru dans le numéro 4 de Cité laïque,
revue humaniste du Mouvement laïque québécois
C’est maintenant officiel : le gouvernement du Québec abandonnera en 2008 le recours aux clauses dérogatoires des chartes canadienne et québécoise qui protègent les privilèges discriminatoires liés à l’enseignement religieux à l’école. Mieux vaut tard que jamais, pourrait-on dire, et pour les défenseurs des droits et libertés, il s’agit là d’un pas important qui mettra fin à une situation qui n’aurait jamais dû exister. Mais ceci ne signifie pas que nous en aurons pour autant terminé avec la religion à l’école. Le communiqué du ministre de l’Éducation Jean-Marc Fournier clame explicitement « qu’il ne s’agit pas de sortir la religion des écoles ».
Le projet ministériel prévoit en effet le remplacement du cours d’enseignement religieux confessionnel par un cours d’éthique et de culture religieuse. Ce cours serait offert à tous les élèves et ceci, apparemment, de la première année du primaire jusqu’à la dernière du secondaire. Selon le document du ministre, le volet éthique vise à favoriser le vivre-ensemble et la cohésion sociale, alors que le volet culture religieuse vise manifestement à assurer la continuité avec la tradition de l’enseignement religieux à l’école. On y lit en effet que le cours veut « contribuer à l’appropriation de la culture québécoise façonnée notamment par les traditions catholique et protestante ».
Mais pourquoi mettre ces deux dimensions dans le même programme ? Parce qu’il est « pédagogiquement souhaitable de faciliter la compréhension du monde par l’élève en n’érigeant pas de cloisons entre des univers qui, bien que spécifiques, peuvent être complémentaires », estiment les concepteurs du projet. Autrement dit, conserver aux religions la mainmise sur la formation morale, l’éthique et l’éducation civique. Amalgamer éthique et culture religieuse dans un même cours aura inévitablement pour effet d’amener l’école à traiter des questions morales sous l’éclairage religieux. On mélange les objectifs de socialisation et de respect des différences avec les objectifs de cheminement spirituel et de quête de sens qui eux ne devraient pas relever de l’école.
Il importe d’éviter le relativisme culturel qui place sur un même pied les diverses options dans le domaine des valeurs sociales, ce qu’un environnement pédagogique axé sur les cultures religieuses ne pourra pas éviter. Si l’élève devrait pouvoir librement exprimer ses convictions religieuses lorsque des questions morales et éthiques sont abordées, il ne revient pas à l’école de situer la réflexion dans cet axe par la présentation des us et coutumes que chaque religion considère comme étant de vérité divine. Les questions éthiques à l’école doivent être examinées à la lumière des considérations sociales et des valeurs fondamentales communes qui sont à la base de la démocratie et qui sont incarnées dans la notion de droits fondamentaux sous-tendant les chartes.
Même en abordant la question religieuse du strict point de vue culturel comme semble l’indiquer le document du ministre, on ne voit pas en quoi la « culture religieuse » pourra servir le vivre-ensemble. Le document indique que le programme devra partir des réalités concrètes vécues par le jeune pour lui faire découvrir les diverses réponses apportées par les religions et les courants séculiers. Lorsqu’un enfant du primaire sera confronté, par exemple, au décès d’un proche, l’enseignante devra-t-elle lui parler du ciel et de l’enfer des chrétiens, de la réincarnation des bouddhistes, des clones extraterrestres de Raël et des perspectives matérialistes des humanistes ?
Une idée reçue
L’idée voulant que l’information sur la religion de l’autre favorise un mieux vivre-ensemble est une idée reçue. La plupart des juifs et des musulmans connaissent fort bien les fondements de la religion de l’autre et ceci n’empêche pas les violences entre ces communautés. Informer les élèves sur les soi-disant origines coraniques du hidjab ne rendra pas ce vêtement plus conforme à nos valeurs. Connaître l’histoire guerrière des sikhs ne rendra pas le port du kirpan plus acceptable dans les écoles. Aligner l’ensemble des mythologies de l’humanité ne contribuera pas à former l’esprit critique face aux sectes.
L’idée de contrer l’ignorance religieuse par un cours de culture religieuse vient de ceux qui s’offusquent du fait que les jeunes ne savent pas ce qu’est censée être la Sainte Trinité ou confondent Moïse avec Saint-Joseph. Si toute ignorance est à combattre, il est difficile d’admettre que la non-connaissance de ces mythes pose un problème social si épineux que l’école doive recourir à un cours de culture religieuse pendant toute la durée du primaire et du secondaire. Pour certains théologiens confessionnalistes, il en irait même de la sauvegarde du patrimoine national. Rien de moins ! Pour le CAR, le manque de culture religieuse des élèves en formation morale conduit au déficit démocratique ! À entendre ces arguments, la religion serait le seul véritable véhicule de la culture et de l’identité collective.
L’idée du cours de culture religieuse est en fait d’améliorer l’enseignement religieux. En ce sens, un tel cours s’inscrit davantage en continuité avec le contexte confessionnel qu’en rupture. Ce cours ne répond pas à la question « comment l’école peut-elle contribuer à l’éducation à la citoyenneté » mais plutôt à la question « comment une école laïque peut-elle parler de religion ».
Quoi qu’il en soit, il est difficile d’imaginer comment un tel cours pourrait se donner au primaire et au premier cycle du secondaire. On ne fait pas de la sociologie de la religion avec des enfants et un cours qui transformerait l’école en Wal-Mart de la religion ne respecterait pas les stades du développement cognitif de l’enfant : entre 6 et 9 ans, l’enfant considère que toutes les affirmations d’adultes sont véridiques et se valent. Le même argument vaut contre l’endoctrinement dans une religion dès les premiers âges de la vie. Si par ailleurs on veut atténuer la crise existentielle de l’adolescent et nourrir sa quête de sens, un cours de philosophie ferait mieux l’affaire.
Même offert en secondaire 4 ou 5, le cours de culture religieuse risquera d’ouvrir une boîte de Pandore. Les représentants des diverses religions voudront avoir le contrôle de la partie qui les concerne et il deviendra impossible d’établir une délimitation entre religions et sectes. Lors de sa conférence de presse, le ministre Fournier a affirmé que les groupes « qui se disent prétendument religieux » ne font pas partie de ce qu’il entend par religion, mais nous lui soumettons qu’au Canada et au Québec la scientologie et le mouvement raélien, entre autres, sont reconnus comme des religions. Il est même à prévoir que certains groupes religieux voudront être exemptés de l’enseignement portant sur d’autres religions que la leur.
Dans le contexte social actuel, le rôle primordial de l’école est de former la pensée critique face aux fondamentalismes qui surgissent de toute part et qui, pour l’un, veut instaurer la charia et, pour l’autre, enseigner le créationnisme. L’école ne peut demeurer complaisante devant ces forces qui menacent nos valeurs démocratiques et les acquis scientifiques et encore moins leur servir de courroie de transmission. En cas de contradiction entre valeurs civiques communes et valeurs religieuses, l’école doit afficher clairement son choix en faveur des premières. Ces valeurs sont celles issues de l’humanisme du siècle des Lumières et non du christianisme comme beaucoup aiment le croire.
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