Caricatures blasphématoires et droits fondamentaux

Ce texte a paru dans le numéro 6 de Cité laïque, revue humaniste du Mouvement laïque québécois.


Les caricatures danoises représentant le prophète Mahomet, et qualifiées de blasphématoires par des intégristes musulmans, ont donné lieu à des manifestations violentes dans plusieurs pays du Moyen-Orient, mais aussi à des manifestations pacifiques au Québec, au Canada, en France, et même au Danemark. Cette affaire, abondamment commentée, a été l’occasion pour plusieurs concitoyens de toutes origines et de toutes allégeances religieuses ou culturelles de réaffirmer leur profond attachement aux libertés fondamentales que sont la liberté de pensée, la liberté de croyance, la liberté de religion et la liberté d’expression sous toutes ses formes (discours, écriture, dessin, manifestations publiques pacifiques, etc.). Ce à quoi nous souscrivons totalement. Pourtant, le Code criminel canadien sanctionne lui-même le libelle blasphématoire de deux ans de prison.

Sans doute que la liberté d’expression n’est pas absolue. La loi réprime légitimement les discours, les écrits et les gestes qui poussent au meurtre comme moyen de faire triompher ses idées, qui incitent à la haine raciale ou qui stigmatisent des personnes sur la base de leur appartenance à un groupe défini par ses origines, sa culture, sa langue, ses croyances ou son orientation sexuelle. Quiconque, s’appuyant sur la liberté d’expression, pratique la diffamation et la calomnie doit répondre de ses paroles devant la justice. La liberté d’expression de chacun est limitée par ce qui est nécessaire à la réalisation des droits fondamentaux des autres personnes. Elle ne peut pas l’être par des prescriptions ou des interdits découlant d’une croyance à laquelle n’adhère pas la personne qui s’exprime. Les commandements d’une religion ne peuvent avoir un caractère obligatoire que pour les personnes qui décident librement de s’y conformer.

Les musulmans ne semblent pas tous d’accord sur le fait qu’il leur est interdit de représenter le prophète Mahomet. Ceux qui admettent l’existence d’un tel interdit et qui croient qu’il est grave de le transgresser doivent alors s’y conformer eux-mêmes. Aucune loi, aucune autorité ne peut légitimement les contraindre à représenter Mahomet si leur conscience le leur interdit. Inversement, on ne voit pas comment certains musulmans pourraient légitimement interdire cette représentation à quelqu’un qui ne partage pas leur foi. Le concept de blasphème n’est ici d’aucune utilité. Si le blasphème est une insulte volontaire faite à Dieu, celui qui ne croit pas en Dieu ne peut pas blasphémer, non plus que celui qui ne pense pas insulter Dieu par ce qu’il dit ou ce qu’il fait. Le blasphème est une transgression religieuse pour celui qui adhère à la doctrine selon laquelle le blasphème est un péché. Faire du blasphème un crime punissable par la loi commune viole la liberté de conscience et la liberté de religion tout autant que la liberté d’expression.

N’allons pas croire que le crime de blasphème est une invention des seuls intégristes musulmans et que ce concept n’est utilisé que par eux. Pendant des siècles, les intégristes catholiques et protestants ont imposé à l’Occident un régime de terreur en faisant du blasphème un crime passible de la peine de mort et justifiant les plus horribles tortures. N’allons pas croire que ce soit là l’affaire d’un passé depuis longtemps révolu. Il y a encore aujourd’hui un article du Code criminel canadien se rapportant au crime de blasphème et qui prévoit comment il doit être puni. Il y a une trentaine d’années, à peine, des intégristes catholiques bien de chez nous ont voulu utiliser cet article relatif au blasphème pour faire condamner la pièce de théâtre Les fées ont soif et son auteur, madame Denise Boucher. Ils n’ont pas réussi, mais la disposition législative est toujours là attendant d’être réactivée. C’est une honte dans un pays qui se propose comme un modèle de démocratie. Même si cet article est en voie de désuétude, il est important de l’abroger officiellement parce qu’il constitue, au moins symboliquement, un détestable vestige de la domination du religieux sur le pouvoir législatif et une atteinte à la liberté de religion.

Les libertés de croyance et de religion n’ont leur pleine application que dans la mesure où ils s’appuient sur le droit à l’égalité des citoyens sans égard aux croyances et à la religion de chacun et sur le droit d’être protégés contre la discrimination, la ségrégation, les discours haineux et la méfiance systématique. Ces droits et libertés proclamés en 1948 dans la Déclaration universelle des droits de l’Homme sont compromis aujourd’hui encore par l’invocation inconsidérée de la raison d’État, par l’obsession de la sécurité au détriment des droits les plus élémentaires et par la propension à accuser des catégories entières de citoyens pour des paroles ou actions qui sont le fait de quelques-uns. Notre démocratie doit se prémunir contre ces dérives internes.

La façon dont l’administration Bush bafoue allègrement les droits humains en espionnant les citoyens de son pays, en organisant le recours à la torture en Irak, en Afghanistan, à Guantanamo et ailleurs, et en adoptant un comportement discriminatoire systématique à l’égard des personnes d’origine arabe ou de foi musulmane doit être dénoncée avec force. Mais rien de tout cela ne nous autorise à qualifier les Américains, dans leur ensemble, de tortionnaires, de xénophobes et de menteurs compulsifs. De même, rien ne nous autorise à mettre en doute de façon systématique l’attachement que la grande majorité des musulmans québécois exprime à l’endroit des valeurs démocratiques qui fondent notre vouloir-vivre-ensemble.

L’auteur est président du Mouvement laïque québécois.

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