Déresponsabiliser le pratiquant au nom de la suprématie de Dieu
Daniel Baril
Ce texte a paru dans le numéro 6 de Cité laïque, revue humaniste du Mouvement laïque québécois.
Face à l’intégrisme religieux, nos institutions civiles s’avèrent incapables de favoriser l’adaptation à la modernité des forces religieuses montantes.
Plusieurs évènements liés à la religion ont fait les manchettes dans la première moitié de 2006. Sur la scène internationale, la « crise des caricatures » de Mahomet a retenu l’attention pendant plusieurs semaines et a fait plusieurs morts. Au Québec, les réactions ont été vives à la suite du jugement de la Cour suprême du Canada autorisant le port du kirpan dans les écoles.
Cette cause a été immédiatement suivie par l’avis de Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ) accordant aux musulmans le droit à une salle de prière à l’École de technologie supérieure (ÉTS). Puis les médias se sont emparés de l’affaire de la prière à l’hôtel de ville de Laval. Plus récemment, c’est la permission accordée à des élèves musulmanes de Brossard de suivre leur cours de natation à l’abri du regard masculin qui a soulevé la controverse.
Toutes ces causes sont révélatrices de la perception de la religion de la part du public et de la part des juges et décideurs. Et il n’y a pas nécessairement concordance entre les deux. Au contraire, tout montre que les gens en place dans les instances décisionnelles, notamment dans les tribunaux, voient la religion comme étant une manifestation de la suprématie de Dieu, alors que les simples citoyens ont éliminé la religion de leur pôle de référence pour la gestion de la vie sociale.
L’affaire du kirpan
Du strict point de vue laïque, les réactions unanimement hostiles au jugement sur le port du kirpan ont eu de quoi étonner. Certaines réactions, du genre « on sort les crucifix des écoles et on y entre le kirpan », ont été plutôt épidermiques. Le port du kirpan par les élèves sikhs ne signifie aucunement que l’école accorde plus de droits à ces élèves qu’à des catholiques qui porteraient une croix. Ce qui doit être laïque, c’est l’école et non les élèves qui la fréquentent.
Mais ce qui heurte l’intelligence, c’est que la Cour suprême a, en définitive, accepté de se pencher sur un banal règlement de sécurité au nom de la liberté de religion. Si le port du kirpan a été interdit, c’est pour des raisons de sécurité dans un milieu scolaire difficile où la direction appliquait une tolérance zéro à l’égard des armes blanches. La Cour suprême aurait très bien pu convenir que l’autorité scolaire est l’instance la plus appropriée pour gérer une telle situation. D’autant plus que la famille sikhe avait refusé l’accommodement proposé par l’école de porter un kirpan symbolique.
Le même combat surréaliste était mené au même moment et avec les mêmes implications par des camionneurs sikhs qui font de la livraison au port de Montréal. Ils refusent de porter le casque de sécurité obligatoire lorsqu’ils ont à descendre de leur camion parce que leur turban les empêche de porter ce casque.
Chez un citoyen qui accepte les règles de la société civile et qui sait faire la part des choses entre les croyances religieuses et les nécessités de la vie moderne, il ne viendrait pas à l’esprit de contester jusqu’en Cour suprême un règlement sur la sécurité au nom de la religion. Dans notre contexte social, cette attitude est totalement surréaliste. Il y a là deux visions de l’ordre social qui se heurtent. Certains ont attribué les réactions hostiles à l’ethnocentrisme québécois, mais si la question s’était posée ailleurs dans les mêmes termes qu’elle s’est posée ici, on aurait observé les mêmes réactions.
Ce choc des cultures a sans doute été exacerbé par la crise des caricatures de Mahomet qui a mis à rude épreuve la tolérance collective à l’égard de l’intolérance religieuse. Dans nos sociétés, caricaturer Dieu et ses prophètes n’est pas interdit et ce que certains croyants considèrent comme du blasphème fait partie de la liberté d’expression. Il ne viendrait à l’esprit de personne d’attaquer une ambassade étrangère — un geste qui équivaut à une déclaration de guerre — du seul fait qu’un quidam a, quelque part, commis une impolitesse à l’égard d’un symbole religieux.
En plus de s’être penchée sur une question qui tourne au ridicule, la Cour suprême a par ailleurs fait plusieurs affirmations étonnantes dans son jugement. Elle établit, par exemple, que le kirpan est un symbole alors qu’elle reconnaît à l’élève le droit de refuser de porter un symbole de kirpan !
Elle affirme également que le fait d’interdire le kirpan enverrait le message que certaines pratiques religieuses valent moins que d’autres. Autrement dit, toutes les pratiques religieuses se valent. Pourtant, ce n’est pas ce qui est reconnu dans la pratique. Les hôpitaux peuvent imposer des transfusions sanguines à des enfants même si les parents s’y opposent pour des raisons religieuses. Le Canada ne reconnaît pas la polygamie ni le mariage de mineurs même si des religions les permettent. Même chose pour les châtiments corporels envers les enfants.
La prière à l’ÉTS
Paradoxalement, les réactions qui ont suivi l’avis de la CDPDJ sur la salle de prière à l’ÉTS ont été moins vives que celles sur le kirpan alors que dans ce cas-ci la laïcité de l’établissement est directement mise en cause. En obligeant l’école à mettre à la disposition des étudiants musulmans un local de prière qui réponde à leurs exigences, la Commission transforme l’interdit de discriminer sur la base de l’appartenance religieuse en une obligation de faciliter l’exercice de la religion.
Même l’avocat Julius Grey, qui a défendu les sikhs en Cour suprême, a rejeté cet avis sur le fait qu’on imposait une obligation à l’institution.
L’ÉTS avait pourtant proposé aux étudiants un accommodement raisonnable consistant à leur donner accès aux salles de classe non utilisées, ce que les musulmans ont refusé. La commission a statué que cette offre ne convenait pas. L’obligation qu’elle impose à l’ÉTS pourra avoir de lourdes conséquences pour les autres établissements publics, tant dans le domaine de l’enseignement que de la santé.
Déresponsabiliser le pratiquant
Dans le cas du kirpan comme dans celui de la salle de prière, des accommodements acceptables, n’imposant pas de charge à l’établissement et faisant appel au bon sens des pratiquants, ont été refusés par ces derniers. Il faut reconnaître que nous sommes en présence de groupes intégristes qui poursuivent un agenda politique visant à faire prévaloir les principes religieux sur les lois civiles d’inspiration laïque.
Devant cet objectif non voilé, il est naïf de continuer de poursuivre sur la voie de l’accommodement raisonnable sans se questionner sur les effets pervers que cette pratique peut avoir sur la cohésion sociale. La CDPDJ souhaite un débat public sur le sujet afin d’établir des balises claires et éviter d’avoir à procéder au cas par cas. Le ministre de l’Éducation, Claude Fournier, a toutefois jeté une douche froide sur ce projet en déclarant qu’on ne pouvait éviter de procéder au cas par cas.
Les huttérites exemptés de la photo sur le permis de conduireIl n’y a pas qu’au Québec que les demandes d’accommodements raisonnables pour raisons religieuses mettent l’intelligence à rude épreuve. Le premier accommodement du genre vient de la Colombie-Britannique où un sikh a obtenu de la Cour suprême du Canada le droit de porter le turban dans la GRC. Le dernier évènement noté provient de l’Alberta où le juge Sal LoVecchio a reconnu, le 9 mai 2006, que la loi obligeant les automobilistes à avoir leur photo sur le permis de conduire brime la liberté de religion des huttérites. Selon cette secte chrétienne fondamentaliste, le deuxième « commandement de Dieu », qui interdit toute représentation de Dieu, interdit également les images humaines et par conséquent interdit de se faire photographier. Les huttérites auront donc le droit de déroger à l’obligation d’avoir leur photo sur le permis de conduire, mesure qui vise à limiter les vols de permis. C’est au nom de ce même « commandement de Dieu » que les intégristes musulmans se sont soulevés contre les images de Mahomet l’hiver dernier et que les Talibans sont allés jusqu’à interdire les reproductions humaines dans les manuels de médecine en Afghanistan. |
L’attitude des tribunaux dans ces situations conduit à déresponsabiliser les pratiquants face à leur choix religieux. Les religions sont des constructions de l’esprit humain au même titre que les autres institutions politiques et sociales. Ce sont les êtres humains qui les produisent et qui y mettent ce qu’ils veulent bien y mettre. Dans les sociétés démocratiques, adhérer à une religion relève du choix personnel et nul n’est censé y être obligé.
Celui qui choisit d’adhérer à une religion et de se plier à ses contraintes choisit aussi d’en assumer le coût. Si, parmi ces contraintes, je dois porter un panache de shaman pour exercer mon choix, il en découle que je ne pourrai pas être pompier, ni chauffeur de taxi, ni ouvrier de la construction. Si la religion sikhe impose à ses fidèles de porter un turban, ils s’excluent par le fait même des fonctions publiques où un costume est de rigueur.
Dans le cas des forces policières, ce costume identifie la fonction judiciaire et son caractère supposément neutre. L’autorisation donnée à un sikh de porter le turban dans la GRC, même lorsque le costume de cérémonie est requis, ridiculise ce corps policier et fait primer la religion de l’individu sur la fonction publique de représentant de l’ordre signifié par le costume.
Le même constat vaut pour les juifs hassidims d’Outremont. Si leurs obligations religieuses leur paraissent aujourd’hui trop lourdes, ils n’ont pas à demander à la municipalité de les en exempter en décrétant que le quartier est un érouv. C’est à eux qu’il appartient de réformer leur religion et non à la municipalité d’adopter des règlements de nature religieuse pour déroger au caractère commun des lieux publics.
Lorsque les tribunaux reconnaissent que les sikhs ont l’obligation de porter le turban et le kirpan, que les musulmans ont l’obligation de prier cinq fois par jour, que les musulmanes ont l’obligation de porter le hidjab, qu’il est interdit aux hassidims de sortir dans la rue le samedi avec quoi que ce soit en main, qu’il est interdit aux huttérites de se faire photographier (voir l’encadré), lorsqu’ils obligent les institutions publiques à s’ajuster à ces obligations du seul fait qu’elles reposent sur une tradition établie, ils attribuent à ces coutumes une préséance sur les lois civiles et qui reposent, elles aussi, sur des traditions visant, par surcroît, le mieux-être collectif.
Les tribunaux considèrent en fait que les obligations religieuses sont des principes quasi absolus découlant de l’ordre divin et expriment ainsi une vision déiste de la religion. De ce fait, ils appliquent, et peut-être sans s’en rendre compte, le principe de la suprématie de Dieu exprimé dans le préambule de la Charte canadienne des droits et libertés.
Si les tribunaux avaient une conception anthropologique de la religion et la considéraient comme une création humaine parmi d’autres, ils pourraient facilement statuer que les lois civiles laïques assurant la cohésion ont la préséance sur les particularismes religieux exclusivistes et que l’accommodement est de la responsabilité des croyants.
L’adaptation à la modernité
Quoi que l’on puisse reprocher aux religions historiquement implantées en Occident, il faut reconnaître que la plupart des croyants se sont dans une certaine mesure adaptés aux exigences de la vie moderne. Chez les chrétiens, par exemple, l’obligation d’observance du dimanche s’est assouplie pour permettre l’alternative du samedi ; l’interdit du travail pour le jour d’obligation a été levé ; on ne fait plus jeûner les enfants ; même les vêtements contraignants pour ceux et celles qui ont choisi la vie religieuse ont été abandonnés. Ces religions ne s’en portent pas plus mal.
Cette évolution s’est faite parce que les avantages de la modernité ont été assez forts pour la susciter. Ces avantages, liés au développement économique et à l’émancipation intellectuelle, sociale et politique, se sont avérés plus importants et bénéfiques que les dogmes religieux qui avaient perdu toute pertinence et crédibilité.
Mais devant l’attitude des tribunaux et autres instances décisionnelles qui font de l’accommodement un principe de base pour répondre aux exigences de ceux qui veulent profiter de la modernité sans en accepter le fondement essentiel qu’est la laïcité, on ne peut que constater que nos institutions sociales sont devenues impuissantes à susciter cette adaptation de la part des nouvelles forces religieuses en présence. On reconstruit ainsi, morceau par morceau, une société en négation avec les principes de base sur lesquels elle s’est érigée.
Puisque la laïcité n’a aucun fondement juridique au Canada et au Québec et puisqu’il faut répondre aux visées politiques par l’action politique, la balle est donc dans le camp politique. L’Ontario, qui a fermé politiquement la porte au tribunal de la charia et aux autres tribunaux religieux, a donné l’exemple.
Malheureusement, nous avons un gouvernement lié aux milieux fondamentalistes à Ottawa et un gouvernement sans aucune vision sociale à Québec.
L’auteur est anthropologue et journaliste à l’hebdomadaire Forum de l’Université de Montréal.
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