Le créationnisme : masque de la droite religieuse, menace pour la laïcité

Guillaume Loignon

Ce texte a paru dans le numéro 8 de Cité laïque, revue humaniste du Mouvement laïque québécois.


En 1998, la fuite sur internet d’un document interne provenant d’un influant lobby créationniste américain, le Discovery Institute, révéla la stratégie des créationnistes pour infiltrer les milieux politiques de droite et faire obstacle à la laïcité. Voici la petite histoire du mouvement créationniste et du désormais célèbre «Wedge Document».

Le mouvement de « science créationniste » fut initié en 1923 par la publication de The New Geology par Georges MacReady Price, auteur n’ayant aucune formation en géologie. L’ouvrage prétendait prouver scientifiquement diverses affirmations de la Bible et connut un succès instantané dans les milieux fondamentalistes américains. Quelques années plus tard, un dénommé Henry Morris publia The Flood Geology, livre qui reprend presque à la lettre les arguments de MacReady Price.

Ne connaissant d’autre opposition sérieuse que ses propres dissensions internes, le créationnisme vécut heureux… jusqu’en 1957 où, suite au lancement du Spoutnik, le gouvernement américain adopta des mesures draconiennes pour resserrer les programmes d’enseignements scientifiques. Entre respecter l’orthodoxie biblique et être dépassé par les communistes, l’oncle Sam choisit le moindre mal. Résultat : les créationnistes doivent dès lors se munir d’arguments scientifiques, en apparence du moins, s’ils veulent être pris au sérieux.

C’est dans cette optique qu’en 1961 Henry Morris fonde la Creation Research Society (CRS). Il s’agit d’une organisation qui regroupe, encore aujourd’hui, des diplômés partisans du créationnisme, dont Laurence Tisdall, président de l’Association de Science Créationniste du Québec.

Dans les années 60 et 70, le créationnisme essuie des défaites importantes en cour suprême (voir encadré). Plusieurs écoles fondamentalistes privées voient quand même le jour ; leur but est de permettre l’enseignement de doctrines religieuses en tant que science. En tout, une cinquantaine d’institutions d’enseignement fondamentalistes sont fondées durant cette période1.

Toujours dans l’espoir de contourner l’éducation laïque, le programme d’éducation à domicile « Accelerated Christian Education » (ACE) voit le jour. Dans les années 80, les écoles ACE se répandent sur tous les continents, propageant «la bonne nouvelle » du créationnisme. Il y aurait aujourd’hui, seulement au Québec, plusieurs centaines d’enfants soumis à ce programme non approuvé par le ministère.

On voit déjà clairement que le créationnisme n’est qu’une doctrine parmi d’autres pour les fondamentalistes chrétiens. S’il était réellement question de science, quel mal y aurait-il à ce que notre enfant soit en contact avec la théorie standard, celle de l’évolution ? De toute évidence, la science n’était déjà qu’un prétexte, et ce qui suit ne fait que le confirmer.

De sombres desseins

Suite aux défaites juridiques des années 80, plusieurs organisations créationnistes optent pour une stratégie de style cheval de Troie : intervenir sur le plan politique, tout en feignant de respecter la laïcité des institutions. Mais comment parler de créationnisme sans parler d’un créateur et, par extension, de Dieu ? En 1990, le Discovery Institute (DI) propose une solution à ce dilemme : le «dessein intelligent», nouvelle formulation du créationnisme.

Le DI compte sur cette formulation non-religieuse (en apparence) afin de miner la laïcité de l’intérieur. Avec une poignée de scientifiques et quelques sénateurs à la retraite sur le conseil d’administration, l’illusion semble parfaite. Toutefois, ces intentions ambiguës deviennent peu commodes lorsqu’il est temps d’obtenir des fonds auprès de mécènes fondamentalistes. Pour pallier à ce problème, le DI produit un document secret servant à expliquer aux donateurs potentiels les véritables motifs de l’Intelligent Design. Le «Wedge Document» est néi.

La découverte du Wedge fut assez rocambolesque. En 1998, un commis travaillant pour une boite de Seattle se fait prier de photocopier un document hors du commun. Intrigué par une couverture affichant une reproduction bâclée du plafond de la chapelle Sixtine et le mot « Wedge », il décide d’en conserver une copie et de l’afficher dans internet. Le document se propage rapidement et révèle, à ceux qui en doutaient encore, que pour les créationnistes la science est un prétexte permettant de défendre un agenda fondamentaliste. Selon le document, l’objectif réel du mouvement est de « vaincre le matérialisme scientifique et sa morale destructrice » et « remplacer les explications matérialistes par la conception théiste que la nature et l’humain ont été créés par Dieu. »

Pour atteindre ce but, le Discovery Institute fournit dans son document un plan à moyen et long terme. Il consiste à insérer subtilement des notions surnaturelles dans une variété de disciplines, incluant la biologie mais aussi la psychologie, la politique et les arts. Bref, ce qu’on y lit en toutes lettres, c’est que l’évolution est la source de tous les maux (féminisme, avortement, droits des homosexuels, etc.) et la stratégie du Wedge est l’agent purificateur destiné à combattre ces « maux » en légitimant intellectuellement l’agenda moral et politique de la droite religieuse.

Le Wedge à l’oeuvre

Le Discovery Institute va d’abord nier l’authenticité du document, puis tenter de banaliser toute cette histoire. Reste que la stratégie du Wedge est en marche. En 2004, le DI incite le comité d’école de Dover, en Pennsylvanie, à introduire le dessein intelligent au programme, prétextant qu’après tout, l’évolution est « seulement » une théorie pleine de « failles ». Le procès est finalement remporté avec éclats par la partie évolutionniste, mais le mal est fait.

La chanson du dessein intelligent est maintenant connue parmi les fondamentalistes, qui la fredonnent même ici au Québec. À Laval, l’Académie Chrétienne de la Rive-Nord enseigne l’évolution « comme une théorie parmi tant d’autres », avouait son directeur au Devoirii, en septembre dernier. Puisque le créationnisme est une position intenable n’ayant aucune valeur scientifique, il suffit de jouer la carte du relativisme en rejetant toute convention épistémologique. Ainsi toute opinion a une valeur égale et peut devenir de la science. Les artisans du Wedge l’ont compris, et l’idée a fait son chemin.

« Qu’on enseigne l’évolutionnisme comme une possibilité relative jusqu’à un certain point, je n’y vois pas d’objection » écrivait une lectrice, toujours dans le Devoir. « Par devoir envers l’enfant, il faut aussi lui présenter l’autre explication qu’est le créationnisme ». Dans la même attitude relativiste, la directrice d’une autre école fondamentaliste répondait : « … nous nous efforçons de donner à nos élèves une perspective encore plus complète du monde qui les entoure en leur présentant aussi la création telle que décrite dans la Bible. Ceci permet à nos élèves de recevoir une éducation plus diversifiée ». Ce ne sont pas tout à fait les mêmes paroles, mais on reconnaît l’air.

Dans une société qui préfère trop souvent la facilité à la vérité, on peut craindre que ce vent de relativisme se répande même chez les croyants modérés. Au fond, n’est-il pas plus aisé de prétendre que tout a été conçu sur mesure par un être céleste ? La théorie de Darwin, pour un non-initié, apparaît bien ennuyeuse face au dessein intelligent, qu’on croirait tout droit sorti d’une science-fiction ; songeons au monolithe du film de Kubrick : si seulement tout était si simple.

Pour contrer cette « invasion barbare » qu’est le créationnisme, il faut donc avant tout une sensibilisation à ce qu’est réellement la science. En mettant l’emphase sur les fondements méthodologiques et historiques des différentes disciplines, on faciliterait l’apprentissage des théories, en plus de « vacciner » les jeunes contre le charlatanisme dont la popularité est croissante, et dont le créationnisme ne représente qu’une facette.

Différents procès concernant le créationnisme aux États-Unis

1925 Tennessee v. Scopes. En vertu d’une loi anti-évolution passée plus tôt cette année là, le Butler Act, un enseignant du Tennessee est traduit devant la justice américaine. On lui interdit d’enseigner l’évolution.
1967 Rejet du Butler Act. Un professeur perd son poste pour avoir enseigné l’évolution. Suite à des pressions de divers organismes, le Butler Act est jugé anticonstitutionnel car contraire à la libre-expression. Le professeur réintègre son poste.
1968 Epperson v. Arkansas. La cour suprême américaine juge qu’il est anticonstitutionnel d’empêcher l’enseignement de l’évolution. Quelques années plus tard, des étudiants poursuivent une commission scolaire sous prétexte qu’on leur impose injustement l’évolutionnisme. La plainte est rejetée.
1981 La loi 590. Le gouverneur d’Arkansas fait passer une loi qui oblige l’enseignement à part égale du créationnisme et de la théorie de l’évolution. La loi est rejetée deux ans plus tard et le créationnisme se fait montrer la porte.
1987 Edwards v. Aguillard. Un arrêt de la cour suprême américaine juge contraire à la laïcité l’enseignement du créationnisme dans les écoles publiques.
2005 Kitzmiller v. Dover. Afin de contourner l’arrêt de 1987, un comité d’école tente d’intégrer au cursus d’enseignement le « dessein intelligent », arguant qu’il ne s’agit pas de créationnisme. L’association des parents s’y oppose et obtient gain de cause.

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