Accommodements religieux

Des silences qui en disent long

Éditorial

Daniel Baril, rédacteur en chef

Ce texte a paru dans le numéro 8 de Cité laïque, revue humaniste du Mouvement laïque québécois.


Les deux derniers mois auront été riches en rebondissements dans le débat sur les accommodements religieux. Après le mutisme du gouvernement Charest, le dérapage de Hérouxville suscité par ce mutisme, les déclarations opportunistes de Mario Dumont, la valse d’André Boisclair autour du crucifix, le gouvernement a finalement créé une commission sur les accommodements « reliés aux différences culturelles ».

Cette commission permettra aux partis politiques de passer à travers l’élection sans avoir à se compromettre sur la question. Mais ils devront bien finir par regarder les choses en face et constater que ce n’est pas de « différences culturelles » dont il est question mais d’un affrontement avec le fondamentalisme religieux.

Cette incapacité de nommer l’enjeu par son nom en dit long sur l’absence de vision sociale qui a caractérisé ce gouvernement tout au long de son mandat. Alors que le débat s’enlisait, aucun ministre n’a trouvé quoi que ce soit d’intelligent à dire pour maintenir le Québec dans la voie de la modernité. Pendant que tout le monde dans la société civile réclamait le respect de la laïcité, Jean Charest en était à chercher ce mot dans son dictionnaire.

André Boisclair s’est, lui aussi, avéré incapable d’apporter quelqu’idée rassembleuse et moderne pour offrir une alternative à la dérive de droite offerte par Mario Dumont.

Prière : la ministre est priée d’intervenir

C’est à cette enseigne de l’attentisme et de l’immobilisme qu’a logé la ministre des Affaires municipales, Nathalie Normandeau, suite au jugement de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ) bannissant la prière des les assemblées municipales. La logique de ce jugement vaut pour toutes les municipalités et la ministre a fait preuve d’une absence totale de volonté politique dans ce dossier.

À deux reprises, le Mouvement laïque québécois l’a enjointe d’exercer son devoir afin de faire respecter la Charte des droits et libertés dans les municipalités qui maintiennent la pratique de la prière, mais la réponse s’est limitée à un insignifiant accusé de réception.

Pendant que la ministre se déguisait en dame invisible, le maire bigot de Saguenay, Jean Tremblay, clamait sur toutes les tribunes qu’aucun argument ne l’amènerait à abandonner la récitation de sa prière dans ses assemblées publiques. À moins d’y être forcé par le CDPDJ.

Invité par le MLQ à faire respecter le jugement de son propre tribunal, la CDPDJ s’est limitée à répondre par un autre insipide accusé de réception de même mouture que celui de la ministre Normandeau. Pendant ce temps, le maire de Trois-Rivières, Yves Lévesque, demande au gouvernement d’amender la charte pour bloquer les accommodements religieux, tout en refusant lui-même de respecter cette charte en maintenant la récitation de la prière dans ses assemblées publiques ! Y a-t-il un arbitre sur la glace ?

Un crucifix « culturel » !

À ce jour, la seule personne associée au monde politique qui ait dit des choses sensées dans ce débat est l’ancien premier ministre Bernard Landry. Mais il n’est pas exempt de tout blâme non plus. Bernard Landry a lui aussi commis un impair.

Si André Boisclair n’a pas fait preuve d’un sens politique très aiguisé en exprimant son opinion sur le crucifix de l’Assemblée nationale à quelques semaines de l’annonce des élections, Bernard Landry n’avait pas à le lui reprocher puisque l’opinion de Boisclair était tout à fait juste. Devant le reproche, le chef du PQ a dû battre en retraite et finir par déclarer que « le crucifix était là pour rester ».

Pourtant, il ne fait pas de doute que Bernard Landry est favorable au retrait du crucifix : c’est lui-même, alors qu’il était premier ministre, qui a fait enlever celui du Salon rouge.

Étant donné que le crucifix de l’Assemblée nationale a été installé par Duplessis sans aucun débat, ni aucune consultation, ni aucune motion, tout gouvernement serait autorisé à le retirer sans autre forme de débat. Mais tous les personnages politiques qui se sont fait entendre sur cette question - les Fatima Houda-Pépin, Philippe Couillard, Sam Hamad, Lise Thériault, Mario Dumont, Pierre Curzi - se sont unanimement prononcés pour son maintien.

Leur argument ? Le crucifix représente pour eux la tradition, l’histoire, le patrimoine, la culture, n’importe quoi sauf un symbole religieux. Si ce crucifix est lié à l’histoire, c’est à celle de la grande noirceur et de la répression duplessiste qu’il est lié. Nos hommes et femmes politiques en sont-ils conscients ?

Tôt ou tard, il faudra reprendre le débat sur cette question et le mener à terme.

Commencer par le commencement

Ces démissions politiques en disent long sur l’incapacité de nos politiciens à encadrer les débats de société de balises claires qui permettent de faire la part des choses entre les valeurs communes à préserver et les réactions épidermiques. La balise essentielle à l’heure actuelle est celle de la laïcité.

Ce sera sûrement l’un des constats les plus clairs que rapportera la commission Bouchard-Taylor sur les « accommodements culturels ». Et tant que le Québec n’aura pas fait formellement le choix de la laïcité et posé les gestes cohérents fondés sur ce principe, les demandes d’accommodements religieux continueront de pleuvoir et les guignols comme ceux de Hérouxville continueront à tirer dans tous les sens.

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