1999 : Orphelins et orphelines de Duplessis

Prix Concorcet 1999 au Comité des orphelins et orphelines institutionnalisés de Duplessis (COOID)

Daniel Baril (à droite) remet le prix Condorcet 1999 à Bruno Roy

Daniel Baril (à droite) remet le prix Condorcet 1999 à Bruno Roy, président du Comité

Une lutte pour la dignité

(Extraits de l’allocution présentée le 6 février dernier par le président du MLQ, Daniel Baril, lors de la remise du prix Condorcet 1999)

La lutte courageuse que mène le Comité des orphelins et orphelines institutionnalisés de Duplessis pour le rétablissement de leur dignité et de leurs droits rejoint notre idéal laïque fondé sur le principe humanitaire et républicain de l’égalité de tous, quelles que soient les conditions socio-économiques ou le statut civil des personnes en cause. Cette lutte nous rappelle qu’aucune institution - politique, religieuse ou professionnelle - n’est au dessus de la loi et que chacune d’elles a des comptes à rendre à la société civile.

Les citoyens et citoyennes représentés par le Comité des orphelins sont en fait les victimes d’un concordat par lequel le gouvernement a abdiqué ses responsabilités en abandonnant le domaine des services sociaux aux mains des institutions religieuses. La violation des droits fondamentaux les plus élémentaires qui s’en est suivi doit maintenant être corrigée. [...]

Non seulement le gouvernement des années 1940 et 1950 a manqué à ses devoirs, mais il s’est fait complice de gestes déjà qualifiés à l’époque d’inacceptables: abandon forcé des enfants par leurs mères, travail forcé des enfants, sévices physiques et sexuels, accès refusé à la scolarisation, faux diagnostics médicaux.

La situation vécue par les orphelins de Duplessis de même que le contexte de l’époque sont amplement documentés. Jacques Hébert, entre autres, nous rapporte le témoignage d’une « ex-éminente personnalité du monde de l’adoption » affirmant qu’on s’efforçait, dans les institutions religieuses, de faire signer à la future mère non mariée un renoncement à voir son enfant et ce avant même son accouchement.

Pour David Cohen, professeur à l’École de service social (Université de Montréal), une telle procédure se voulait punitive. « Les fruits d’unions défendues menaçaient l’image véhiculée par les autorités religieuses et civiles, celle d’une société traditionnelle aux moeurs chastes. Il fallait donc les exclure et les punir. L’Église catholique et le système psychiatrique se chargèrent de la besogne. »

Si les institutions religieuses « dominaient tous les domaines du social », comme le souligne la sociologue Françoise Boudreau, cela était notamment dû à « l’absentéisme de l’État, au paternalisme et au monopole du clergé [...] et ce au nom de la charité chrétienne et du maintien [...] de la foi catholique. »

[...] L’historienne Micheline Dumont, professeure à l’Université de Sherbrooke, souligne pour sa part que lorsque le Québec entreprenait, entre 1944 et 1960, un vaste programme de construction d’hôpitaux psychiatriques,« partout en Amérique on procédait au démantèlement des vastes asiles d’aliénés. » Ce programme coïcide avec le transfert, en 1954, de 400 enfants jugés éducables du Mont-Providence vers l’hôpital psychiatique Saint-Jean-de-Dieu !

Alors qu’on confiait l’éducation des orphelins aux institutions religieuses, le clergé qui dirigeait ces institutions continuait de retarder le développement de la scolarisation au Québec et s’opposant à la création d’un ministère de l’Éducation, même plus de 30 ans après que le Vatican ait adopté, en 1931, le principe de l’instruction obligatoire pour ses propres résidents.

Malgré les témoignages des victimes et de certains des acteurs, malgré les analyses documentées des historiens et des intervenants sociaux, malgré un rapport accablant du Protecteur du citoyen, le gouvernement et l’Église catholique s’entendent comme deux larrons pour rejeter toute responsabilité et refuser de présenter toute excuse aux victimes. Chacun à sa façon, gouvernement et Église utilisent le même faux-fuyant en invoquant le dévouement des religieuses. [...]

Le dévouement dont ont pu faire preuve certaines personnes ne fait pas de doute et ceci n’est pas en cause. Ce qui est en cause, c’est la violation systématiques des droits fondamentaux subie par les victimes et découlant de politiques concordataires convenues entre l’État et l’Église, politiques qui ne peuvent se réduire à des gestes individuels.

Le dévouement ne saurait par ailleurs tenir lieu de compétence lorsque la situation en exige. L’éducation des enfants, handicapés ou non, nécessite de la compétence et la compétence nécessite une formation appropriée. Il était du devoir du gouvernement d’assurer cette formation.

L’attitude actuelle du gouvernement et de l’Assemblée des évêques montre que le concordat de la période duplessiste semble toujours à l’oeuvre dans l’esprit des dirigeants de ces deux institutions. D’ailleurs, le rapport du Protecteur du citoyen montre que Québec est la seule province canadienne où aucune entente honorable, concernant des faits similaires, n’a encore été conclue. [...] Il semble que la « société distincte » ait du mal à rompre avec son passé cléricaliste pas très lointain.

La profession médicale n’est pas en reste elle non plus. Elle porte de lourdes responsabilités dans la situation vécue par plusieurs victimes. Le Collège des médecins, à l’instar du gouvernement et des évêques, refuse lui aussi toute reconnaissance de responsabilité dans l’établissement de faux diagnostics même si des médecins reconnaissent aujourd’hui que les « diagnostics de complaisance » étaient une pratique inacceptable, même d’après les normes de l’époque.

L’action menée par le Comité des orphelins et orphelines de Duplessis pour faire bouger des institutions aussi puissantes que le gouvernement, l’Assemblée des évêques et le Collège des médecins, mérite toute notre admiration et notre soutien. [...] Il s’agit d’une lutte pour la dignité humaine qui, à ce titre, s’inscrit dans l’optique de l’idéal humaniste et laïque. C’est donc avec un grand plaisir que nous lui remettons le prix Condorcet 1999.

Bruno Roy et Daniel Baril


Allocution de Bruno Roy, 6 février 2000

Hors de toute partisanerie ou idéologie, la lutte que mènent les orphelins de Duplessis en est une de justice sociale. Même si l’appui de la population nous est acquis, la dernière année aura été, à bien des égards, une longue épreuve. Pourtant, avant de quitter le dernier siècle, deux prix auront été remis au Comité des orphelins et orphelines de Duplessis pour son action sociale. Ce n’est pas peu dire. En mai 1999, en effet, nous recevions le Prix de l’Association des groupes d’intervention en défense des droits en santé mentale du Québec (A.G.I.D.D-SMQ.) « pour la persévérance et l’acharnement en dénonçant les torts et les sévices subis en institution. Le Comité a réussi, malgré de nombreux obstacles, à mettre sur la place publique une page sombre de notre histoire ». Aujourd’hui, c’est autour du Mouvement laïque québécois de remettre son prix annuel. Nous sommes honorés d’une telle reconnaissance.

Au-delà de l’action courageuse de ses membres et de la persévérance dont ils font preuve, que faut-il voir dans cet encouragement à ne pas lâcher ? Nous l’avons souvent dit: devant la loi, les orphelins de Duplessis ne sont pas égaux; le Protecteur du citoyen, Me Daniel Jacoby, l’avait écrit dans son rapport présenté au gouvernement Bouchard, rapport qui fut complètement ignoré par le Premier ministre, et ce même s’il fut appuyé unanimement par la Commission des Institutions de l’assemblée nationale. Aujourd’hui, le Mouvement laïque québécois le rappelle à tous: le rétablissement de la dignité des victimes d’internement illégal dans des asiles psychiatriques, propriétés des communautés religieuses, s’inscrit dans un idéal de justice sociale. Il y a plus, et c’est ce qui donne sens à cette remise de prix aujourd’hui: non seulement devons-nous tous être égaux devant la loi, mais cela vaut, aussi, pour l’Église catholique. Dans un dossier comme le nôtre, il ne peut y a voir d’impunité en faveur du quiconque ou de quelque organisme ou corporation que ce soit.

Le pouvoir de l’État, du Collège des médecins et de l’Assemblée des évêques ne doit pas se considérer hors du droit commun. Leurs agissements ne sont pas hors catégories. Tout combat contre l’injustice doit s’appuyer sur le principe selon lequel la loi ne fait pas d’exclusion. Ce sont les mêmes droits pour tous; ce sont aussi les mêmes restrictions. Dans notre dossier, voilà ce qui est nié: la source du droit. Favorable pour les gens de pouvoir, inaccessible pour les démunis. C’est ainsi que les premiers auront droit, j’emprunte la formule à Pascal Bruckner, a un « crédit de méfaits pour l’éternité ». La belle passe !

Notre action - autre signe de reconnaissance à notre endroit - bien que circonscrite à un groupe de personnes qui ont été faussement étiquetés malades mentaux, s’inscrit dans une tradition démocratique de luttes et de combats pour le respect des droits humains et l’égalité des chances. Il y a là un idéal humaniste dans lequel Condorcet lui-même se reconnaîtrait, contrairement à ce qu’incarnent le Collège des médecins, l’Église catholique et le gouvernement du Québec.

Aussi, notre lutte ne s’inscrit pas seulement contre le maintien d’une injustice historique, mais, de plus en plus, contre l’hypocrisie conjointe du gouvernement, de l’Église et du Collège des médecins, hypocrisie qui se transforme en un maquillage intolérable de la compassion. Comment ajouter foi à cette compassion lorsque son expression a pour objectif de dissimuler, en ce qui concerne les orphelins de Duplessis, l’absence du respect des droits civiques par la négation des faits.

À l’image du philosophe Condorcet lui-même et de sa lutte contre la tyrannie de son époque, le Mouvement laïque veut souligner à grands traits, le détermination de notre engagement social et humanitaire. Que tout le monde sache que cette détermination ne cessera tant que nous n’obtiendrons pas justice. Les bras baissés, jamais.

Merci, donc, au Mouvement laïque québécois de nous signifier, en nous remettant son prix annuel, son encouragement à poursuivre notre lutte. Car si ce Mouvement nous dit de continuer à l’instar de l’Association des groupes en défense des droits en santé mentale, à l’instar de la Ligue des droits et libertés, pour ne nommer que ces associations, c’est pour une seule raison: le progrès social, c’est-à-dire le mieux être des citoyens et des citoyennes, y compris pour les démunis.

Merci !


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