2004 : Rodrigue Tremblay

Photo : Marilou Alarie
Richard Aubert, président du MLQ (à gauche)
Rodrigue Tremblay, récipiendaire du Prix Condorcet 2004 (au centre)
Henri Laberge (à droite)
Allocution de présentation du Prix
Henri Laberge
Ce texte a paru dans le numéro 3 de Cité laïque, revue humaniste du Mouvement laïque québécois
Pour la douzième année consécutive, le Mouvement laïque québécois remettra aujourd’hui un Prix Condorcet pour souligner la contribution éminente d’une personnalité ou d’un groupe à la défense de la laïcité et à la promotion des valeurs laïques.
Ce prix est placé sous le patronage du grand philosophe, mathématicien, savant, homme politique et militant que fut, au 18e siècle, Jean-Antoine Nicolas de Caritat, marquis de Condorcet. Décédé en 1794, à l’âge de 51 ans, victime d’une révolution dont il avait soutenu vaillamment les objectifs de liberté et d’égalité et dont il avait ensuite dénoncé les dérives, il est reconnu aujourd’hui comme le dernier grand philosophe du siècle des Lumières. Auteur d’un essai sur le calcul intégral, en 1765, et d’un autre sur le problème des trois corps, en 1767, Condorcet entra à l’Académie des sciences en 1769 et il en devint secrétaire. Il rédigea aussi des articles d’économie politique pour l’Encyclopédie, dirigée par Diderot et d’Alembert. C’est à Condorcet, le savant et le mathématicien, que l’on doit l’introduction de la mesure objective et du calcul dans les sciences humaines, qu’il s’agisse de psychologie, de sociologie, de politologie ou de science économique. Ayant beaucoup réfléchi sur les systèmes électoraux et sur les mécanismes de prise de décision collective, il arriva à la conclusion que, quelque soit le mécanisme mis en oeuvre, on ne peut jamais se baser en toute sécurité sur la loi du nombre pour définir une volonté générale cohérente à partir des volontés individuelles impliquées. Les paradoxes soulignés, à cet égard, pour Condorcet ont été repris au 20e siècle par, notamment, le célèbre économiste américain Kenneth Arrow, prix Nobel d’économie et le mathématicien français André Warusfel.
Député à l’Assemblée législative et à la Convention, il proposa une réforme de l’Instruction publique ayant comme principes l’accessibilité universelle, la gratuité et la laïcité. Il fut le membre le plus éminent du groupe de travail chargé de rédiger la Constitution du 24 juin 1793, qui ne fut malheureusement pas entièrement conforme à ses vues, les Montagnards déistes y ayant introduit une invocation à l’Être Suprême et ayant refusé d’accorder aux femmes le droit de vote alors accordé à l’universalité des citoyens mâles. C’est un des aspects les plus modernes de la pensée de Condorcet que cet attachement au principe de l’égalité entre les hommes et les femmes et donc au droit de vote féminin.
Un autre aspect très moderne de la pensée Condorcet, c’est son opposition à la peine de mort, dont on sait qu’elle est toujours pratiquée aujourd’hui dans plusieurs états américains, et dont il proposa en son temps l’abolition définitive. Rappelons que Condorcet a combattu sans relâche l’esclavage à une époque où cette institution était admise par les grand Etats occidentaux et pratiquée notamment dans les colonies françaises, anglaises et espagnoles, mais également aux Etats-Unis d’Amérique et qu’il fut un des premiers parlementaires occidentaux à en proposer l’abolition complète. Condorcet a appuyé sans réserve l’abolition des privilèges de la noblesse, à laquelle il appartenait, de même que l’abolition des privilèges du clergé. On retiendra enfin son engagement total pour la défense et la promotion des droits et libertés fondamentaux de la personne (de toute personne) que sont, notamment, la liberté des conscience, la liberté d’expression, la liberté de croire ou de ne pas croire, la liberté pour chacun de pratiquer la religion de son choix ou de n’en pratiquer aucune, le droit à l’égalité sans égard aux convictions religieuses ou philosophiques et le droit de vivre dans une société où il n’y a pas de religion officielle et où, par conséquent, il y a nette séparation entre les Eglises et l’Etat. En regard de ces droits et libertés fondamentaux, les êtres humains doivent, selon Condorcet, être égaux entre eux.
Comme Condorcet, notre récipiendaire 2004, le professeur Rodrigue Tremblay, est un savant à formation mathématique, qui a largement contribué au développement et à la diffusion des connaissances scientifiques ; il est aussi un humaniste, un adversaire de tous les fanatismes et néanmoins un homme de conviction et un militant. Professeur émérite de sciences économiques, il a enseigné à l’Université de Montréal avant d’être élu à l’Assemblée nationale, puis de devenir ministre de l’Industrie et du Commerce dans le gouvernement de René Lévesque.
Économiste de réputation internationale, il a été par la suite, sans abandonner sa carrière universitaire, consultant de divers gouvernements ou organismes intergouvernementaux. Il a sans doute joué un rôle éminent, voire irremplaçable dans le développement de sa discipline scientifique. Les nombreux ouvrages ou articles de revues qu’il a signés et les nombreuses conférences qu’il a prononcées concernant les théories économiques et leurs applications en témoignent. Ne serait-ce qu’en raison de son exceptionnelle contribution à la vie scientifique au Québec et en Occident, Rodrigue Tremblay mériterait, dans un autre contexte, que son nom soit associé à celui de Condorcet. Mais le Prix Condorcet attribué par le Mouvement laïque québécois n’est pas un prix scientifique, c’est la reconnaissance d’un engagement militant. Il y a donc autre chose.
Personnellement, j’ai connu Rodrigue Tremblay en 1977, alors qu’il était ministre de l’Industrie et du Commerce et que j’étais conseiller politique et chef de cabinet de Camille Laurin, ministre d’État au développement culturel. Travaillant dans des domaines différents, nous n’avions pas beaucoup l’occasion de nous épauler de façon significative ni même de nous affronter sur nos projets respectifs. Mais je me souviens de la réputation qu’il avait de vouloir connaître et comprendre la nature et la portée des problèmes à régler avant d’élaborer une solution adaptée, mais aussi de travailler d’arrache-pied à la mise en oeuvre de la solution lorsqu’il croyait l’avoir trouvée. Sa volonté d’intervenir dans les situations problématiques est illustrée par les nombreux projets de loi qu’il a pilotés à l’Assemblée nationale et par l’importance de ses actions réglementaires.
Je me permettrai de lui rappeler au moment de lui remettre le Prix Condorcet que la Charte de la langue française sur laquelle j’ai travaillé personnellement a été adoptée et sanctionnée en 1977 à la date anniversaire de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen de 1789. Il y verra le symbole d’une volonté de légiférer sur la langue nationale dans un esprit républicain, l’objectif ultime n’étant pas de favoriser une communauté ethnolinguistique, mais bien de donner à la nation québécoise toute entière, une langue commune, pour le bien et l’utilité de tous les groupes constitutifs de cette nation. Nous savons que Rodrigue Tremblay aime le français, pas seulement comme langue de la vie privée et langue communautaire, mais aussi comme langue de la recherche scientifique et de la diffusion des connaissances scientifiques au niveau national, comme au niveau international, comme en témoignent ses écrits sur cette question notamment dans la revue l’Action Nationale.
Retiré de la politique active, Rogrigue Tremblay, n’a jamais cessé de s’intéresser activement aux grands enjeux de notre société, comme en témoignent ses nombreux articles, notamment dans la Revue des affaires, l’Actualité économique et l’Action Nationale sur des sujets aussi divers que la compétitivité canadienne dans le cadre du libre-échange nord-américain, le Québec face à l’intégration économique canadienne et nord-américaine, l’impact fiscal statique et dynamique de l’accession du Québec au statut de pays souverain, les impacts économiques de l’immigration selon les périodes d’un cycle économique, les causes structurelles du chômage, le rôle de la monnaie et du crédit entre les pays, l’endettement international et les problèmes d’ajustement, le système monétaire international, libre-échange et marché commun, etc.. Il a abordé également des sujets comme l’héritage politique controversé de Pierre-Eliott Trudeau, les politiques fédérales et les enjeux du référendum de 1995 et un projet d’Assemblée constituante pour le Québec. Tout cela ne donnant qu’un faible aperçu de ce qu’il a écrit en français dans des publications québécoises et sans tenir compte de son immense production dans des publications d’autres pays, notamment la France et les Etats-Unis, et y compris en anglais et parfois même en espagnol.
J’ai rencontré de nouveau Rodrigue Tremblay dans un colloque organisé par le Mouvement laïque québécois auquel nous participions tous deux comme conférenciers avec le docteur Amir Khadir, sur les impacts de la montée des intégrismes religieux dans le monde d’aujourd’hui. Nous avions été impressionnés par sa grande culture générale, la connaissance approfondie qu’il avait du phénomène en discussion et de la rigueur qu’il manifestait dans les solutions proposées ou les moyens suggérés pour y réagir. Il avait abordé le problème de l’intégrisme musulman, mais il s’était attardé surtout aux périls qu’il voyait dans la prise de pouvoir de la nouvelle droite religieuse fondamentaliste américaine, extrêmement belliqueuse et manichéenne, plus portée sur les chasses aux sorcières et sur les croisades contre l’empire du mal que sur la patiente recherche de solutions adaptées au monde d’aujourd’hui.
Depuis lors, nous avons pris connaissance de ses écrits les plus récents reprenant et développant les idées présentées à notre colloque. Dans le numéro novembre-décembre 2002 de l’Action nationale, il écrit : « La Nouvelle Doctrine Bush. » En 2003, il fait paraître, chez Les Intouchables, un ouvrage de 277 pages intitulé : « Pourquoi Bush veut la Guerre : religion, politique et pétrole dans les conflits internationaux. » Puis en 2004, il publie simultanément aux Etats-Unis et en France ses 26e et 27e ouvrages, en anglais et en français : « The New American Empire », « Le nouvel empire américain. »
Ce que nous retenons des derniers ouvrages du professeur Rodrigue Tremblay, c’est d’abord que la religion, la politique et le pétrole forment ensemble un mélange explosif très dangereux pour l’avenir de la planète et spécialement pour les Etats-Unis. Nous en retenons aussi que la nouvelle volonté impériale américaine nous touche particulièrement en tant que voisins immédiats du coeur de l’empire. Au-delà des dangers liés à l’expansion de la guerre, nos valeurs laïques sont remises en cause par le renforcement du caractère religieux intégriste et fondamentaliste de la haute direction de cet empire.
Avant que les Joseph Facal et Jacques Brassard de ce monde ne viennent s’énerver sur la place publique quant au contenu des ouvrages de Rodrigue Tremblay et ne déchirent leur chemise en les taxant d’anti-américains primaires, nous devons affirmer, ce qui est la vérité, que rien dans ces ouvrages ou écrits ne manifeste le moindrement du monde quelque forme de haine ou de mépris à l’endroit du peuple américain. Rodrigue Tremblay regarde avec une grande admiration les débuts démocratiques glorieux de cette nation qui a ouvert la voie à la démocratie française et européenne. Le peuple américain est la première grande nation du monde occidental à avoir goûté à la démocratie et à en avoir donné le goût au monde. Elle est la première à avoir pensé son avenir sans référence à la souveraineté royale. Qui ne se souvient de la lumineuse définition de la démocratie donnée par Abraham Lincoln : « le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple. » Conscients de cet héritage glorieux, le professeur Tremblay invite amicalement nos amis américains à ne pas « mettre de côté les idéaux démocratiques de leurs Pères fondateurs ».
Pas plus que le fait de critiquer les politiques du gouvernement Charest ne peut être qualifié d’attitude anti-québécoise, le fait de critiquer la Doctrine Bush et les politiques Bush ne saurait être qualifié d’antiaméricanisme. Contrairement à Jacques Brossard, nous estimons qu’on n’est pas antiaméricain quand on est en désaccord avec 51% de l’électorat américain mais d’accord avec 49% de ce même électorat. Contrairement à Joseph Facal, nous pensons qu’il n’est pas nécessaire de se manifester antifrançais pour ne pas être taxé d’anti-américanisme. Nous estimons qu’il est hautement légitime de s’inscrire dans la lignée de Thomas Paine, Jefferson, Lincoln et Roosevelt, fut-ce pour nous mettre en garde contre les dérives actuelles de Georges W. Bush et de son entourage de fanatiques religieux « va-t-on en guerre ».
Dans « Le nouvel empire américain », le professeur Rodrigue Tremblay traite de sujets reliés à son thème principal tels les préceptes humanistes et religieux de la « guerre juste », des parallèles existants entre la « Doctrine Bush » actuelle et la « Doctrine Brejnev » de 1968, mais aussi, sujet qui nous tient particulièrement à coeur, la place des religions dans le déclenchement des guerres.
Le fait pour des individus, regroupés ou non, d’adhérer à des croyances religieuses et de pratiquer des rites religieux semblables ne suffit sans doute pas à donner des conditions favorables à la guerre civile ou à la guerre entre nations. Mais dès le moment où les croyants de diverses options regardent comme des méchants tous ceux qui ne croient pas de la même manière qu’eux, cherchent à faire de leur religion le fondement obligatoire de la vie en société et tentent d’établir leurs préceptes religieux comme normes des relations internationales, nous avons alors tous les ingrédients pour les chasses aux sorcières, les tribunaux d’inquisition et leurs bûchers, les croisades, les guerres de religions et autres saloperies du même genre. Or toutes les grandes religions ont la prétention d’être révélées par un Dieu qui appelle ses disciples au prosélytisme souvent même au sacrifice de leurs vies et surtout de celles des impies pour propager la vraie foi. Aujourd’hui, au 21e siècle, force est de constater que, comme le chantait Georges Brassens, « les dieux ont toujours soif, n’en ont jamais assez et c’est la mort, la mort toujours recommencée ».
Nous sommes heureux, nous du Mouvement laïque québécois de remettre le Prix Condorcet 2004 à Rodrigue Tremblay pour souligner sa contribution à la défense et à la promotion des valeurs laïques dans le cadre de l’influence qu’aura forcément l’empire américain au cours des prochaines décennies sur la vie au Québec et dans tous les pays du monde.
Bravo Rodrigue Tremblay !
Henri Laberge
Membre du Conseil national
Mouvement laïque québécois

Photo : Marilou Alarie Allocution de Rodrigue Tremblay.

Photo : Marilou Alarie Déclaration commune des titulaires du Prix Condorcet demandant l’abrogation des clauses dérogatoires dans la loi sur l’instruction publique.
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