Allocution d’Henri Laberge
Remise du Prix Condorcet 2007 à Mme Yolande Geadah
Allocution d’Henri Laberge, président du MLQ
9 décembre 2007
Chaque année, le Mouvement Laïque Québécois remet le Prix Condorcet à une personnalité s’étant distinguée dans la défense de la liberté de conscience et de croyance et dans la promotion de la laïcité au Québec. Ce prix rappelle le nom de ce grand mathématicien, scientifique, philosophe, homme politique, militant des droits de l’homme, antiesclavagiste et féministe avant la lettre que fut Marie Jean Antoine Caritat, marquis de Condorcet né à Ribemont en 1743 et décédé à Bourg-la-Reine en 1794.
D’origine aristocratique, il a milité pour l’instauration d’une vraie démocratie et pour la suppression des privilèges de la noblesse et du clergé. Adversaire de la royauté, il ne s’est pas associé à la condamnation à mort du roi, parce qu’il était aussi un adversaire de la peine de mort. Il est de ceux qui ont soutenu fermement la création du réseau national des écoles accessibles à tous, gratuites et laïques. Il est le principal rédacteur du projet de constitution républicaine de 1793, qui fut, malgré lui, amendé pour y introduire des références déistes et qui finalement, ne fut jamais mis en application. Député de la convention de 1792, il fut accusé comme Girondin ; Il se cacha pendant huit mois au cours desquels il composa l’Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain. Arrêté et condamné à la guillotine, il s’empoisonna. Il avait écrit précédemment de nombreux ouvrages scientifiques et philosophiques. Il est l’un des premiers théoriciens de l’application des mathématiques aux sciences humaines. On le reconnaît comme le dernier grand philosophe du Siècle des Lumières. C’est donc un grand honneur que d’avoir son nom associé à celui de Condorcet et de figurer dans la liste des récipiendaires du prix.
Personnellement, c’est en lisant un de ses essais, consacré celui-là aux accommodements raisonnables que j’ai fait la connaissance de Yolande Geadah. J’ai tout de suite été impressionné par sa connaissance fine de la réalité politique et culturelle du Québec d’aujourd’hui, par l’équilibre de sa pensée, par la clarté de son style et par la justesse de ses observations.
J’avoue qu’avant de lire son essai, j’ai eu un moment d’hésitation. Le titre principal Accommodement raisonnable était accompagné d’un sous-titre un peu ambiguë Droit à la différence et non différence des droits. Je me suis dit : « Voilà quelqu’un qui veut entretenir le préjugé à l’effet que les accommodements raisonnables tels que définis par les tribunaux ne sont qu’une application du droit à la différence et qu’ils n’introduisent pas une différence des droits. » Je me suis vite rendu compte que les mots Droit à la différence et non différence des droits n’étaient pas là comme synonyme des Accommodements raisonnables, mais pour indiquer sous quel angle et quelle perspective elle entendait faire la critique de ceux-ci. Et j’estime avoir bien été récompensé de ma lecture.
Pour bien illustrer ce que j’entends quand je parle de sa fine connaissance de la réalité québécoise et de l’équilibre de sa pensée, je me permettrai de citer quelques passages de son lumineux essai.
« On ne peut », dit-elle, « aborder la question des accommodements raisonnables sans tenir compte du fait qu’elle commence à soulever des débats ou se conjuguent parfois le racisme et la xénophobie… on a parfois l’impression que certaines personnes se portent à la défense des principes de laïcité et d’égalité des sexes uniquement pour justifier leur opposition à l’islam… »
« Bien que la plupart des citoyennes et citoyens de confession musulmane condamnent la violence et s’opposent aux interprétations intégristes de l’islam, ils se sentent piégés et mal à l’aise face au débat sur les accommodements, Plusieurs d’entre eux, bien qu’opposés au port du Hijab et à la ségrégation sexuelle, n’osent pas critiquer ouvertement ces revendications de peur d’alimenter l’islamophobie ambiante. C’est ce qui pousse aussi bon nombre de défenseurs des droits humains et d’intellectuels à abandonner tous esprit critique pour soutenir, au nom du relativisme culturel, toutes les revendications issues des minorités. »
« Il est difficile d’ignorer ce dilemme moral réel. Pour en sortir, il faut éviter le double piège du racisme et du relativisme culturel. Cela implique de cesser de voir du racisme dans toute critique des accommodements, comme de cesser de croire que la seule façon de lutter contre les préjugés est d’appuyer toutes les revendications religieuses. »
Yolande Geadah nous invite, en somme, à abandonner les jugements à l’emporte pièce qui reposent sur les préjugés et à aborder les problèmes de la cohabitation des croyants de diverses allégeances et des incroyants d’une façon rationnelle. Cela rejoint une préoccupation constante du Mouvement Laïque Québécois qui, dans son intervention devant la Commission Bouchard-Taylor, s’est nettement dissocié de quiconque voudrait transformer le débat en une nouvelle croisade contre les tenants des religions minoritaires. Nous ne soutenons pas une laïcité asymétrique qui ne serait qu’une arme dirigée contre une religion en particulier qui nous ferait spécialement peur.
Dans une autre partie de son essai, Yolande Geadah, après avoir établi la distinction entre la simple inclusion dans une société, l’intégration et l’assimilation, fait le choix de l’intégration comme étant l’approche la plus profitable à la société elle-même et aux individus qui en font partie.
« Le modèle fondé sur l’inclusion restreinte », dit-elle, « entraîne une juxtaposition de communautés culturelles séparées, qui peuvent se côtoyer dans un même espace mais qui continuent de vivre chacune selon son système de valeurs, avec un minimum de communication entre elles… À l’inverse, le modèle d’intégration permet de sortir de l’enfermement identitaire et de la ghettoïsation qui emprisonnent les individus, et surtout les femmes, à l’intérieur de leur communauté d’origine… Étant moi-même issue de l’immigration (poursuit-elle), j’ai opté, comme bon nombre d’immigrants, pour le modèle de l’intégration… Je reste sceptique devant certaines revendications religieuses qui tendent à ériger des barrières entre les communautés, au lieu de jeter des ponts entre elles. »
Conformément à ce que pense Yolande Geadah, le Mouvement Laïque Québécois voit dans la politique canadienne du multiculturalisme un obstacle à une vraie intégration sur la base d’une citoyenneté partagée. Yolande Geadah ne nous critiquera pas pour notre position en faveur d’une intégration de type républicaine et laïque que se place bien dans la continuité de ce qu’elle propose.
J’ai donc le grand honneur de remettre à Yolande Geadah le Prix Condorcet 2007. Cette Québécoise d’origine égyptienne, cette intellectuelle de qualité, cette militante de l’antiracisme et de l’égalité entre les sexes, mérite que son nom soit associé à celui de Condorcet. Yolande Geadah vit au Québec depuis quarante ans. Elle travaille dans les domaines du développement international et des relations interculturelles. Avant son essai sur les accommodements raisonnables, elle avait publié divers ouvrages qui témoignent de son intérêt soutenu pour les problèmes liés à l’intégration, à l’intégrisme religieux et à la condition des femmes. Dans Femmes voilées, intégrismes démasqués, elle s’attaque à ce que la domination des intégristes fait subir aux femmes dans leur vie quotidienne. Elle fait ressortir aussi l’instrumentalisation des croyances religieuses à des fins politiques. Dans La prostitution : un métier comme les autres, sans sombrer dans une description misérabiliste, elle dénonce le mythe du libre choix des femmes qui font ce métier et elle s’intéresse aux conditions de vie pas toujours joyeuses de celles qu’on désigne comme filles de joie.
Bienvenue à Yolande Geadah dans le club prestigieux des récipiendaires du Prix Condorcet !
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