L’affaire Guibord
Une journée historique, le 19 juin 1999

Daniel Baril rappelle l’historique et la signification du Prix Condorcet. Les photos montrent les orateurs et l’assistance, la tombe de Guibord et de sa femme, la plaque du prix.
Discours de Jean-Paul de Lagrave
devant la tombe de Joseph Guibord
Auprès de la tombe de Joseph Guibord, cet imprimeur intègre, vient à l’esprit le souvenir de centaines d’hommes et de femmes de notre peuple, victimes comme lui de cette intolérance que Voltaire appelait l’oeuvre de l’Infâme.
Excommunié par l’évêque Ignace Bourget parce qu’il était membre de l’Institut canadien, Joseph Guibord, dont les restes reposent ici, devait pour cette raison être inhumé dans la partie du cimetière réservée aux criminels. Ce fut une coutume catholique au pays de jeter à la voirie les patriotes de 1775-1776, qui avaient lutté avec les Fils de la Liberté et ceux de 1837-1838 qui avaient repris avec fierté ce nom. les combattants de la liberté étaient voués à la damnation éternelle par l’Église catholique d’ici, donc indignes d’être inhumés comme les autres hommes, mais comme des bêtes.

Cette atroce tradition se poursuivit avec Joseph Guibord. Quelle était donc cette association dont il faisait partie et que l’évêque Bourget considérait satanique? Fondé en 1844 par quelque 200 jeunes gens de Montréal, l’Institut canadien défendait les principes démocratiques et républicains: souveraineté du peuple, suffrage universel, séparation de l’Église et de l’État, instruction publique laïque, abolition de la classe seigneuriale, réformes constitutionnelles et judiciaires.
Ce fut d’abord sa bibliothèque qui fut la cible des attaques de l’évêque Bourget. Cette bibliothèque, la seule ouverte gratuitement au public montréalais, renfermait 9000 volumes et on pouvait aussi y consulter divers périodiques du monde entier. Le clergé entreprit une campagne de calomnies représentant la collection de livres de l’Institut comme des ouvrages immoraux. Il s’agissait des oeuvres des plus grands écrivains de l’humanité.

La hiérarchie de l’Église catholique du Québec commença à paniquer quand elle constata la rapide influence et la popularité de l’Institut. Dès 1852, de Québec à Trois-Rivières, chaque ville ou village majeur avait son institut calqué sur celui de Montréal. Dans cette ville, les militants avaient fondé un embryon d’université laïque: une école de médecine et une école de droit, hors du contrôle clérical. Le 17 décembre 1866, l’Institut canadien de Montréal inaugurait un spacieux édifice au 111 rue Notre-Dame. Cette même année, l’organisme érigeait dans le cimetière catholique un monument à la mémoire des patriotes de 1837-1838.
Entre temps, Mgr Bourget et ses prêtres faisaient des pieds et des mains pour abattre l’Institut. Les Sulpiciens fondèrent comme sociétés rivales le Cabinet de lecture et le Cercle littéraire; les Jésuites (nouvellement arrivés à la rescousse) créèrent l’Union catholique. Mais n’ayant pas obtenu les résultats escomptés, le clergé fit circuler une pétition réclamant la démission en bloc des membres de l’Institut. Cette fois, sous la pression et les harcèlements des dévots, 150 des 700 membres se retirèrent et fondèrent l’Institut canadien-français, sous la coupe du pouvoir sacerdotal.
Déterminé à en finir, l’évêque Bourget utilise ce qu’il appelle lui-même la « terrible excommunication », l’arme que l’Inquisition romaine, le Saint-Office, considère la plus puissante dans un pays catholique. Mgr Bourget décrète que les personnes qui demeureront membres de l’Institut canadien de Montréal se verront privées des sacrements et de la sépulture chrétienne. En réponse, le 17 décembre 1867, le président de l’Institut, Louis-Antoine Dessaules, prononce une conférence en faveur de la tolérance religieuse. Dès sa publication en 1868, le texte est mis à l’Index, c’est-à-dire que ceux ou celles qui le liraient ou en posséderaient simplement un exemplaire étaient condamnés à brûler à jamais en enfer, à moins d’être absous par l’évêque.

Sur ces entrefaites, le 18 novembre 1869, Joseph Guibord décède, étant toujours un membre fidèle de l’Institut dont il avait déjà été vice-président. Le curé refuse d’inhumer l’imprimeur ailleurs que dans la partie réservée aux criminels non repentis. La veuve, Henrietta Brown ne consent pas à cet outrage et le corps est déposé dans la voûte du cimetière protestant, pendant que s’entament des procédures judiciaires.
Un éminent avocat, écrivain et journaliste, Joseph Doutre, prend l’affaire en main, au nom de la veuve et de l’Institut. En Cour supérieure, le juge Charles Mondelet ordonne au curé d’inhumer les restes de Joseph Guibord dans la partie honorable du cimetière où un lot lui a été réservé. L’évêque et son clergé refusent d’obtempérer et la cause est portée devant deux instances supérieures qui renversent la décision du juge Mondelet. Infatigable, Joseph Doutre s’adresse au Conseil privé de la reine Victoria. Londres reconnaît juste l’appel et un décret, signé le 28 novembre 1874, ordonne aux autorités ecclésiastiques de permettre l’inhumation du corps de Joseph Guibord dans la partie honorable du cimetière, comme l’avait prescrit le juge Mondelet six ans plus tôt.

Ayant reçu copie de ce décret le 12 août 1875, l’Institut fixe les funérailles au 2 septembre suivant. Décédée deux ans auparavant, la veuve de Joseph Guibord reposait dans l’espace où devaient aussi être déposés les restes du mari. Quand le cortège funèbre se présente devant les grilles du cimetière, un millier de manifestants armés de revolvers, de bâtons et de cailloux empêchent l’entrée de la dépouille de l’imprimeur. C’était le résultat des sermons du dimanche précédent. Les curés de Montréal et des environs avaient en effet exhorté leurs paroissiens à ne pas laisser profaner le cimetière où seuls les justes attendaient la résurrection. Le journal de l’évêque, le Nouveau Monde dénonçait la présumée persécution dont était victime l’Église en raison de la décision du Conseil privé. Face à l’émeute ourdie par l’évêque, la douzaine de voitures du cortège rebroussèrent chemin.
L’Institut reporta les funérailles au 16 novembre suivant, cette fois sous la protection d’un millier de soldats et d’une centaine de policiers. Pour diminuer la fureur des gens ignorants qu’il avait fanatisés et donner suite à sa propre rage, l’évêque Bourget, dans une lettre pastorale parue le 8 septembre, avait averti ses ouailles qu’il venait lui-même de maudire l’espace de terrain où serait enterré Joseph Guibord, et que de ce fait, l’ensemble du cimetière ne serait pas profané par la présence, précisa-t-il, des restes d’un « infortuné catholique décédé dans la disgrâce de l’Église ».

Le jour même des funérailles, Mgr Bourget n’omit pas de publier une nouvelle lettre pastorale dans laquelle il revenait sur la malédiction qu’il avait proférée. Bien plus, il donna dans cet écrit la parole à l’imprimeur qui se lamentait sur son sort malheureux, dû à son opposition envers l’Église. Le fanatisme était devenu tel qu’il fallut, ce 16 novembre, insérer le cercueil dans du béton pour empêcher que des dévots furieux n’enlèvent le corps, comme une rumeur persistante le laissait présager. Quelques jours plus tard, le curé faisait entourer la tombe d’un mur de pierre de seize pouces de hauteur pour bien marquer qu’un damné reposait là, dans une parcelle de terre maudite. Quant à l’épouse de Joseph Guibord, Henrietta Brown, qui était inhumée au même endroit, l’Église semblait l’avoir oubliée, mais peut-être ne lui pardonna-t-on jamais d’avoir traduit les prêtres devant des tribunaux civils par amour de son mari !
En conclusion, retenons ce qu’écrivait Joseph Doutre, le grand opposant à l’intolérance inquisitoriale au Québec: « La religion, qui passe de l’action du coeur et de la raison à celle de la propagande brutale dans les faits extérieurs, cette religion, au lieu d’être entre les hommes un lien d’amour ou de bienveillante tolérance, devient I’inspiratrice du crime, sans en excepter le fratricide et le parricide, ainsi que l’enseigne l’histoire - elle devient le fléau de l’humanité. À cette religion de haine et de proscription nous n’appartenons pas. Nous sommes au contraire de cette religion qui a dit: Paix et amour aux hommes de bonne volonté. »
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