Accommodements religieux

Les dangers de l'approche ethnocentriste de Raymond Gravel

Daniel Baril

Ce texte est une réplique à un commentaire suscité par le texte « Se recentrer sur la religion dans l'espace public », du même autre, publié dans Le Devoir (31 août 2007) et dans Le Soleil (3 septembre 2007).

Le prêtre député Raymond Gravel présentait un étonnant discours sur la laïcité dans La Presse du 8 septembre en voulant répondre à un de mes textes publié par Le Devoir (31 aout) mais que les lecteurs de La Presse n'ont pas eu l'occasion de lire.

D'une part, Raymond Gravel attribue un pouvoir totalement surréaliste à mes interventions et au travail du Mouvement laïque québécois (MLQ) dans les dossiers concernant la laïcité. Sur la scène scolaire, par exemple, le MLQ aurait été, selon ses dires, le seul acteur dans le dossier de la laïcisation et sa position -- qu'il qualifie d'étroite -- aurait été imposée envers et contre tous. Quiconque connait un tant soit peu ce dossier sait que la réforme actuelle issue du rapport Proulx, après plus de 20 ans de débats et de commissions ayant examiné la question sous tous ses angles et qui ont permis à tous de s'exprimer, est celle dite de la «laïcité ouverte» qui maintient un enseignement culturel des religions. Cette orientation a fait l'objet d'un large consensus au Québec, mais le MLQ était le seul groupe à s'y opposer. Difficile d'affirmer qu'il n'y a que le MLQ qui est écouté.

Mes propos sur la commission Bouchard-Taylor ont fait rire Raymond Gravel, mais les siens me font craindre le pire si c'était là la voie qu'il nous fallait prendre. Selon ses dires, «[la religion dans l'espace public] a toute la place, en autant qu'elle ne s'impose à personne». Pourtant, M. Gravel voudrait non seulement conserver l'enseignement religieux confessionnel dans les écoles publiques mais également maintenir les prières dans les assemblées municipales, conserver la Bible comme outil d'assermentation dans les tribunaux et conserver les crucifix dans les institutions publiques.

Comment dire, par la suite, qu'avec une présence aussi ostentatoire dans l'espace public, la religion «ne s'impose à personne»? Si Raymond Gravel fait une telle affirmation, c'est qu'il ne voit pas la poutre du catholicisme dans l'œil de l'État. Si la religion dans l'espace public ne s'imposait à personne, nous pourrions faire nôtre sa déclaration humoristique. Mais lorsqu'on la met en relation avec l'ensemble de ses affirmations, elle révèle une position ethnocentriste qui revient à dire : «je suis pour la laïcité, mais à condition qu'on ne touche pas à ma religion».

Dans cette approche, les accommodements religieux problématiques sont toujours ceux accordés aux autres religions. C'est une position de courte vue tenue par plusieurs têtes d'affiche, notamment Denise Bombardier, Gilles Proulx, Mario Dumont, les élus d'Hérouxville et la droite catholique.

Cette position ethniciste maintient le favoritisme religieux dont jouit la majorité dominante et est porteuse de racisme. Nous avons déjà pu en percevoir les premiers signes lorsque le débat sur les accommodements religieux a dévié vers la problématique de l'immigration plutôt que de viser les groupes religieux fondamentalistes qui refusent la laïcité de l'espace public.

Si la laïcité oblige l'État à la neutralité à l'égard de la religion, cela vaut pour toutes les religions, y compris celle de la majorité. C'est cette incontournable nécessité que les ethnocentristes ne semblent pas comprendre ou ne veulent pas comprendre. Ils préfèrent qualifier ma position et celle du MLQ «d'intégrisme laïque», une expression qui révèle une profonde ignorance de ces deux concepts.

La laïcité est de l'ordre des principes démocratiques et les principes sont par définitions des idées fortes servant à guider l'action. La laïcité n'a pas à souffrir d'exception dans son application parce qu'il est possible de démontrer rationnellement qu'elle permet l'atteinte des objectifs recherchés en démocratie (égalité, équité, etc.) et non parce que ses tenants adhèreraient au principe par un acte de foi. L'acte de foi est ce qui guide l'action des intégristes, terme qui signifie «refus d'évoluer», alors que la laïcité oblige à une quasi révolution de la pensée.

Ce que les adversaires de la laïcité qualifient d'intégrisme laïque, c'est en fait la rigueur qui est de mise dans son application. À défaut de cette ligne de conduite claire qui ne fait pas de compromis à l'égard des privilèges de la majorité et qui permet d'éviter la gestion au cas pas cas, nous pouvons être assurés de nous construire un beau bourbier.


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