Histoires virtuelles

Par Yves Archambault

Nous approchons du troisième millénaire et certains décèlent un regain de religiosité; livres, revues, journaux affirment souvent péremptoirement et sans fondements historiques sur des sujets comme : le suaire, l'historicité de Jésus, les documents "Q" etc... On aurait cru la question du suaire réglée, et bien non, c'est toujours d'actualité. Le Vatican qui ne s'est jamais commis au point d'affirmer l'authenticité du linge, pourtant, l'expose encore et joue ainsi le jeu de l'ambiguïté. Dans sa livraison d'avril 98, Québec Science titre : "Une erreur de 13 siècles?". Mais le radiocarbone n'arrive pas a égalité avec le mythe.

Bibliste et histoire

Récemment un conférencier bibliste de l'Université de Montréal introduisait son auditoire à l'histoire romaine par les évangiles. Croyant sincère, il présente Jésus comme historique et évacue la question en deux minutes. Si l'on n'accepte pas l'historicité de Jésus comme préalable, dit-il, ma conférence n'est pas possible. Pour lui, les évangiles sont bien de Jean, Mathieu, Luc et Marc, sans dire que ces auteurs n'ont laissé aucune trace en dehors des évangiles. Les croyances sont ipso facto authentifiées puisque ce sont des croyances que tout le monde "raisonnable" croit. On aurait pu intituler l'exposé, la tautologie de la tautologie... en "sciences religieuses". Virgile a dit : "heureux celui qui a pu pénétrer les causes secrètes des choses", précédant en cela Léon XIII qui répétait sans cesse que "la seconde loi de l'histoire est de ne pas craindre d'exprimer toute la vérité".

De l'auditoire, un sceptique pose la question suivante : existe-t-il un document ou un objet en dehors des évangiles et reconnut mondialement comme authentique sur l'historicité d'un personnage nommé Jésus? Le bibliste universitaire répond : "les textes de Tacite et Flavius-Josèphe". Notons que les deux vécurent leur vie d'adulte entre l'an 60 et 90 de notre ère, précisément à l'époque des premiers évangiles. Or, le premier n'a jamais mentionné le nom de Jésus et le second est considéré dans l'historiographie comme un affabulateur (forgeur) qui "[...] ajoute de nombreux embellissements légendaires"... (in Dictionnaire des Auteurs, Lafont, 1980, p. 664) De plus, "le morceau relatif à Jésus a été considéré par la critique comme une interpolation chrétienne" (in Encyclopédie Universalis, 1989, p.530).

Jésus et "Q"

Les documents "Q", pour "Quelle" qui signifie en allemand SOURCE, font aujourd'hui l'objet de "recherches" d'un groupe appelé "The Q Project". Ce projet consiste, tenez-vous bien, à écrire un livre (un évangile?) à partir d'une hypothèse selon laquelle les documents "Q" auraient existé, mais dont il n'existe en fait, aucune trace dans aucun texte ancien. "[...] there are no manuscripts of Q or references to it in ancient literature". (in : Atlantic Monthly. Dec. 1996).

On n'a pas de document mais on en bricole..." building from hypothesis to document to Gospel to theology to community - is either a marvel of perceptive scholarship or a showy sandcastle."(in : Atlantic Monthly. Dec. 1996). Dans ce contexte, il n'est pas surprenant que les biblistes Luke Johnson et Rudolf Bultmann disent aux croyants "to ignore the search for the historical Jesus altogether" parce que la chrétienté "has never been able to prove its claims except by appeal to the experiences and convictions of those already convinced". Luke Johnson ajoute une phrase stupéfiante, "the only real validation for the claim that Christ is what the creed claims him to be [...] is to be found in the quality of life demonstrated by those who make this confession."(Time, 8 avril 1996, p. 44) D'après Newsweek (8/4/96). La recherche historique sur Jésus est maintenant dans un cul-de-sac et il n'y a jamais eu d'autres informations sur lui depuis les évangiles.

Bon assez des fantômes! Mais, pourquoi en parler alors? Pour nous arrêter un instant sur la mythologie catholique qu'on nous sert régulièrement et sur la place qu'elle occupe dans une société déboussolée qui arrive difficilement à trouver de nouveaux repères. Si un théologien comme Eugen Drewerman peut dire que l'Église se compare "aux pires régimes totalitaires" (Le Devoir, 11/97) et est "un système broyeur d'individualités" et de "marâtre sans scrupules" (Monde Diplomatique, 7/97); nous, laïques, devrions poser le problème fondamental de la présence d'une telle idéologie dans notre système scolaire. Nous sommes handicapés par notre attitude discrète et attentiste, frileuse et modérée face aux problèmes gravissimes engendrés par la transmission de valeurs dommageables au "développement cognitif de l'enfant". (in Daniel Baril, Les mensonges de l'école catholique. p. 103).

La métacatholicité envahissante diffusée, par la télévision, l'école publique et privée, les journaux, les universités, remplace les manifestations ostentatoires de dévotions, imprègne la société et la bloque, notamment dans le domaine scolaire. Qu'avons-nous gagné avec l'abolition de l'art. 93? Une école catholique renouvelée!!! Libérons-nous de ce consensus vide, vague et trompeur, affirmons les valeurs laïques de démocratie, de liberté, de véritable ouverture à la différence. Certes, la tâche au Québec n'est pas facile. Dans une société où le premier ministre entre en fonction en jurant sur la bible et, où les théologiens "impartiaux" sont à la tête de commissions sur l'éducation, chroniqueurs-ses de journaux, animateurs-trices de télévision ou chefs syndicaux, sans parler des contrôles qu'ils exercent dans le système scolaire, la tâche est COLOSSALE.

Nous sommes peu nombreux à nous afficher laïque, nous dire militant, n'en parlons pas, cela dépasse l'entendement des gens "raisonnables". Pour certains intellectuels indifférents à tout, nous sommes de l'arrière-garde et nous nous trompons de cible. Alors que l'avant-garde catholique contrôle les commissions scolaires, fait la prière aux assemblées municipales et fait du p.R. dans les foires familiales.

Dans le brouhaha des réformes scolaires, les théologiens "impartiaux" sont à cuisiner une soupe indigeste de valeurs archaïques sous couvert dit consensuel, assaisonnée de mythes et mystères que nous devrons servir à nos enfants. Les catholiques ont une marchandise à vendre et ils font du commerce dans tout le système scolaire aux frais des contribuables, au mépris des convictions plurielles de la société, notamment par la clause nonobstant. Clause qui pose problème en restreignant toutes discussions constructives sur la sexualité et les notions connexes, telles que le divorce, l'homosexualité, le foetus comme personne humaine dès la conception, l'euthanasie. Que les croyants croient, nous les respectons, mais partager obligatoirement leurs croyances c'est une autre affaire. Les sirènes qui nous chantent la réinterprétation profonde du christianisme sont comme une cantatrice frappée d'alzheimer qui persiste à chanter de mémoire une partition perdue depuis des siècles. Une partition "Q".

Pour en savoir plus : http://www.pbs.org et http://www.shroud.com

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