La théologie : Science ou foi ?

Par Daniel Baril

Sur 13 universités au Québec, dix offrent des cours de théologie ou de sciences des religions. Au total, on dénombre pas moins de 69 programmes différents dans ce domaine!

La Commission des universités sur les programmes (CUP), mise sur pied par la Conférence des recteurs et des principaux des universités du Québec à l'instigation de Pauline Marois afin d'examiner les chevauchements dans les programmes universitaires, a conclu qu'il n'y avait pas de dédoublement dans le domaine de la théologie.

Cette conclusion s'appuie sur ce que l'on peut qualifier d'un "fendage de cheveux en huit". Il n'y a pas de dédoublement puisque chaque université a sa spécialité: théologie catholique, théologie protestante, théologie pratique, études bibliques, théologie juive, études juives, études islamiques, sciences des religions. Le tout peut être multiplié par deux, étant donné la dualité linguistique de notre système. De plus, ces programmes doivent être accessibles dans toutes les régions puisqu'on a autant besoin de théologiens à Chicoutimi qu'à Sherbrooke.

Au-delà du fait qu'une telle analyse montre l'inutilité de poursuivre la réflexion sur les dédoublements - ce raisonnement pouvant en effet être tenu à l'égard de toutes les disciplines - le rapport de la CUP souffre d'un vice fondamental: nulle part ne discute-t-on du conflit entre la nature de la théologie et la fonction de l'université.

La théologie y est définie comme "la foi en quête d'intelligence" et comme la recherche des "conditions de la Révélation et de la constitution des Écritures". Le Guide des études de la Faculté de théologie de l'Université de Montréal précise que la théologie "explore les ressources d'intelligibilité que recèlent les questions et les réponses apportées par la foi en Jésus-Christ". La théologie est donc par définition du domaine de la foi et non de celui de la science.

On peut bien sûr faire l'étude scientifique du phénomène religieux, de ses origines, de son histoire ou de ses manifestations; dans ce cas, on ne fait plus de la théologie mais des sciences des religions. Puisqu'il faut croire et avoir la foi pour faire de la théologie et que l'esprit critique n'est toléré qu'à l'intérieur de ces limites, cette discipline se trouve aux antipodes de la démarche scientifique fondée sur le doute et l'expérimentation; elle n'a pas sa place dans une université.

Les auteurs du rapport ne soufflent mot de cette contradiction. Comment pouvait-il en être autrement? La sous-commission était composée de cinq doyens de facultés de théologie, de cinq directeurs de dé-partements de sciences religieuses, de deux étudiants de théologie et de deux membres "externes" dont l'ineffable Claude Ryan. L'équipe est également allé chercher l'avis éclairé de deux experts, soit deux autres professeurs de théologie qui, ô surprise, sont favorables au maintien de la théologie à l'université.

Une telle équipe ne pouvait que conclure que tout allait bien et recommander le statu quo. Le rapport est d'ailleurs ponctué de quelques clichés que l'on retrouve dans tout discours confessionnaliste, tel "la théologie est essentielle à la compréhension de l'humain"!

Le document mentionne par ailleurs que tant que l'enseignement religieux se donnera dans les écoles, il faudra que les universités assurent la formation des enseignants de cette discipline. Cela ne justifie pas pour autant le maintien des facultés de théologie puisque les étudiants formés dans les départements de sciences des religions - donc en contexte non confessionnel - sont eux aussi habilités à dispenser l'enseignement religieux au primaire et au secondaire (à condition évidemment d'être de foi catholique).

Si les théologiens font de la science comme ils le prétendent, pourquoi acceptent-ils d'oeuvrer dans un environnement confessionnel? Les huit facultés offrant des cours de théologie ont en effet un cadre confessionnel formel et trois d'entre elles ont même un statut canonique. Ce statut les relie structurellement à l'Église catholique; ce sont les archevêchés de leur diocèse qui voient à l'acceptation des programmes et qui définnissent les critères d'embauche pour les professeurs. À l'Université de Montréal par exemple, c'est l'Archevêché qui nomme le doyen de théologie.

Le rapport souligne d'ailleurs qu'en cas de conflit entre une faculté canonique et son université, c'est la décision de l'autorité ecclésiastique qui prévaut. Comment une institution aussi jalouse de sa liberté académique que ne l'est l'université peut-elle en même temps abandonner cette liberté à l'autorité d'une institution idéologique? Accepterait-on qu'un parti politique nomme les directeurs des départements de science politique?

La sous-commission de la CUP justifie cette tutelle de l'esprit en comparant cette sitaution au contrôle qu'exercent les corporations professionnelles sur certains programmes comme en médecine ou en droit. Nos théologiens oublient que les corporations professionnelles ont pour but de protéger le public et non d'agir en inquisiteurs face aux convictions personnelles des professeurs.

Avec un avis qui peut se résumer à cet extrait lumineux - "nous recommandons que les universités poursuivent leurs discussions" - la CUP a donc raté une belle occasion de clarifier les choses et de faire le ménage qui s'imposait.

(Texte publié dans Le Devoir du 8 septembre)

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