Le témoignage de Pierre Gauvreau

Par Richard Aubert

C'est Pierre Gauvreau qui recevait le prix au nom des signataires du Manifeste écrit en 1948 par Paul Émile Borduas.

Le prix Condorcet 1998 leur fut décerné en témoignage de la contribution du groupe à défendre la laïcité et la liberté de conscience. Monsieur Gauvreau en vint, fort à propos, à parler de l'interruption de son téléroman Le volcan tranquille qui aurait dû se poursuivre pendant une troisième saison.

Aviez-vous entendu dire qu'il y avait des « problèmes » à Radio Canada ?

Monsieur Pierre Gauvreau, pour amorcer son allocution, cita Nathalie Pétrowski du journal La Presse: « L'automne dernier, les deux principaux diffuseurs québécois, TVA et Radio-Canada, cherchaient désespérément des projets de sitcoms urbains... L'ennui, c'est que les diffuseurs n'avaient qu'une référence en tête: Friends... c'est ainsi que la quinzaine de projets déposés ont été réécrits à la demande des diffuseurs dans l'esprit de Friends... Tout le monde en même temps sur le même train! »

« Pas question que les cerveaux des Québécois s'épivardent hors les murs qui les contiennent si paternellement dans la culture de masse... » disait Monsieur Gauvreau. Les gestionnaires de Radio-Canada lui avaient mentionné: « Ton héros est trop instruit, ça peut pas intéresser les Québécois! » et « Un téléroman doit avoir une vraie fin, bien sûr. »

« Refus Global, c'était en 1948. Les choses ont-elles changé? »

Plus loin, Monsieur Gauvreau continuait: « Mais que voulez-vous, le mépris est corrosif... Il s'attaque aux meilleures volontés, en corrompt la substance, paralyse le cerveau. Un blocage se produit. L'inspiration se tarit. Il n'y a pas de moyens de la faire renaître. On ne peut pas se sauver des blessures au cerveau, à l'esprit, à la sensibilité, [...] le mépris est un poison mortel. J'ai servi dans l'armée canadienne, de 1943 à 1946. Je trouve irrecevable le mépris, et parfois l'ironie dont on m'accable en tant qu'auteur, témoin aussi bien qu'acteur, d'une époque déterminante de notre histoire contemporaine. [...] Le même chef des émissions dramatiques du réseau français de notre télévision nationale a dit: « Si ça décolle pas, ce sera un enterrement de première classe... On va souhaiter qu'il pleuve ! »

« Avons-nous acquis de génération en génération le droit de prendre la parole ? Moi ? Ai-je acquis ce droit ? Ou faut-il qu'il soit subordonné aux intérêts des commanditaires toujours plus présents, plus envahissants ? Je suis en colère. Et c'est cette colère qui me coupe la parole, paralyse mon écriture, me force à abandonner mon récit et surtout à me séparer de tant de gens généreux qui ont éclairé ce parcours sombre imposé à mon histoire. »

La fin prématurée du téléroman de Pierre Gauvreau aura déçu combien de Québécois? Cependant, l'explication des raisons qui en ont amené l'interruption est glorieuse pour tous.

La liberté de conscience et la liberté de parole et d'écriture sont encore défendues courageusement. Merci Monsieur Gauvreau!

Le prix Condorcet 1998 est entre bonnes mains.

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