Merci aux signataires du Refus global

Le 15 décembre 1998, Daniel Baril, président du Mouvement laïque québécois, dévoilait la plaque commémorant la remise du Prix Condorcet aux signataires du Refus global, en présence de deux des signataires, Pierre Gauvreau et Maurice Perron, au Musée de Mont Saint-Hillaire. Le texte qui suit est un large extrait de son allocution.

Nous célébrons en 1998 deux cinquantièmes anniversaires : celui de la Déclaration universelle des droits de l'homme et celui de la publication du Refus global.

Il y a un rapport entre les deux. La Déclaration universelle est l'acte d'espoir, la bouée de survie que s'est donnée une humanité qui venait de vivre l'une des pires barbaries de son histoire. Malgré l'enfer des deux guerres qui venaient de se succéder, des hommes et des femmes croyaient encore en l'humanité de notre espèce et ont choisi de construire l'avenir sur les bases de l'égalité, de la solidarité et de la liberté sans distinction de race, de sexe, de langue, de nationalité, ou de religion.

Le Refus global est quant à lui le cri du coeur d'hommes et de femmes courageux qui aspiraient aux mêmes idéaux et qui n'en pouvaient plus de retenir leur ardeur de vivre, leur créativité débordante, leur « anarchie resplendissante » dans une société sclérosée, aliénante, répressive, une société de grande noirceur maintenue par l'alliance du pouvoir politique et du pouvoir clérical.

Quatre mois avant la parution de la Déclaration universelle, ces hommes et ces femmes, regroupés autour de Paul Émile Borduas, ont produit - en août 1948 - un petit manifeste qui est un hymne à la liberté de pensée et à la laïcité, deux principes qui sont au coeur de la Déclaration universelle et qui seront repris par les autres chartes des droits de la personne.

Il y a 50 ans au Québec, il y avait donc des hommes et des femmes qui voyaient clair malgré la grande noirceur. Ils ont chèrement payé le fait de s'être tenus debout alors que les bien pensants préféraient courber l'échine.

Remise du Prix Condorcet 1998

La relecture du Refus global nous montre que l'oeuvre, dans son fond, n'a rien perdu de sa vivacité, de sa clairvoyance et même de son actualité. Nous avons célébré il y a deux semaines le 1er anniversaire de l'amendement de la constitution canadienne qui rend maintenant possible la déconfessionnalisation du système scolaire (même si ce résultat n'est pas encore atteint). Il y a 50 ans, les auteurs du RG désignaient ainsi l'école publique :

« Héritières de l'autorité papale, mécanique, sans réplique, grands maîtres des méthodes obscurantistes, nos maisons d'enseignement ont dès lors les moyens d'organiser en monopole le règne de la mémoire exploiteuse, de la raison immobile, de l'intention néfaste. »

Alors que des critiques littéraires et des éditorialistes soutiennent aujourd'hui que la lutte pour la laïcité est une lutte dépassée, nos maisons d'enseignement sont toujours, 50 ans après le RG, les héritières de l'autorité papale qui y a établi son monopole et son immobilisme.

Malgré ce monopole de la pensée et cette contrainte exercée sur les esprits, les auteurs du manifeste avaient déjà compris que le christianisme n'a pas le monopole de l'humanisme, bien au contraire, et que lorsqu'une religion devient une affaire d'État, le fascisme guette :

« Au diable le goupillon et la tuque ! Mille fois ils extorquèrent ce qu'ils donnèrent jadis. Par delà le christianisme nous touchons la brûlante fraternité humaine dont il est devenu la porte fermée. »

« Les Etats-Unis, la Russie, l'Angleterre, la France, l'Allemagne, l'Italie et l'Espagne : héritières à la dent pointue d'un seul décalogue, d'un même évangile.

La religion du Christ a dominé l'univers. Voyez ce qu'on en a fait : des fois soeurs sont passées à des exploitations soeurettes. »

Pour s'en sortir, il fallait rompre :

« Rompre définitivement avec toutes les habitudes de la société, se désolidariser de son esprit utilitaire. »

Rompre donc avec l'utilitarisme qui aujourd'hui revient plus fort que jamais sous les habits du néolibéralisme.

« Refus d'être sciemment au-dessous de nos possibilités psychiques et physiques. Refus de fermer les yeux sur les vices, les duperies perpétrées sous le couvert du savoir, du service rendu, de la reconnaissance due. Refus de se taire. »

Refus de la rectitude politique, dirait-on aujourd'hui. Cette rectitude qui souvent nous fait renier nos convictions pour quelques gloires futiles qu'ont refusées les signataires :

« La fortune est à nous si nous rabattons nos visières, bouchons nos oreilles, remontons nos bottes et hardiment frayons dans les tas, à gauche, à droite. Nous préférons être cyniques spontanément, sans malice. »

Plaque du Prix Condorcet 1998

Mais le Refus global, ce n'est pas qu'une oeuvre iconoclaste; c'est aussi un cri d'espoir, un éloge des capacités humaines, un appel à l'épanouissement :

« Un nouvel espoir collectif naîtra. Déjà il exige l'ardeur des lucidités exceptionnelles, l'union anonyme dans la foi retrouvée en l'avenir, en la collectivité future.

Merci à PAUL ÉMILE BORDUAS, Magdeleine Arbour, Marcel Barbeau, Bruno Cormier, Claude Gauvreau, Pierre Gauvreau, Muriel Guilbault, Marcel Ferron-Hamelin, Fernand Leduc, Thérèse Leduc, Jean-Paul Mousseau, Maurice Perron, Louise Renaud, Françoise Riopelle, Jean-Paul Riopelle, Françoise Sullivan.

C'est donc avec un immense plaisir et beaucoup de fierté que le Mouvement laïque québécois remet aux signataires du Refus global le prix Condorcet 1998.

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