Deux visions de la laïcité
(ou de l'anglosaxonisme de Julius Grey)

Claude M.J. Braun

Ce texte a paru dans le numéro 4 de Cité laïque, revue humaniste du Mouvement laïque québécois.

Il existe deux conceptions principales de laïcité, l'une française et l'autre anglaise.

Laïcité française La plus glorieuse et complète des formulations de la laïcité est sans doute la française. Celle-ci proclame « l'indivisibilité de la république ». Par quoi serait-elle divisée autre que la religion ? Par toutes sortes de groupes d'intérêt : ethniques, idéologiques, commerciaux, professionnels, sexuels, basés sur l'âge, etc. Appelons cette laïcité « républicaniste ». Dans cette vision, l'État est une abstraction englobante. Tout découle du vote démocratique (un citoyen, un vote), et aucune infestation interne n'est tolérée. Aucun groupe d'intérêt ne doit mettre les pieds dans l'État. Il n'y a pas de délégation de pouvoirs, pas de partenariats, pas de lobbies, pas d'accommodement touchant les espaces publics. Les militantismes sont tenus à la discrétion en ce qui concerne les affaires de l'État. Le régime est considéré omniscient et omnipuissant. Les tenants de cette approche croient à l'État. Pour prévenir la dictature, l'État, tout en restant maître absolu, est lamellé en trois pouvoirs complémentaires (législatif, exécutif, judiciaire). Un des mauvais côtés de ce type de vision est le suivant : un tel État peut tout de même se faire chiper en bloc par une clique (e.g., la terreur révolutionnaire). La laïcité fait partie de la vie politique d'un peuple. La vie politique « républicaniste » est doctrinale (inspirée par les principes) et le climat facilement révolutionnaire. On voit cette mentalité parfaitement codée dans le droit français.

Laïcité anglaise Par ailleurs, il existe un autre modèle de laïcité, tout aussi défendable. Il provient de l'idéal d'une société « pluraliste » et « digestive ». Les groupes d'intérêt audessus desquels l'État républicain voudrait planer sont invités à grenouiller sur les abords du pouvoir, pour être mieux assimilés. Un Conseil du statut de la femme comporte des femmes à des postes statutaires. L'Église est invitée à siéger officiellement à un Conseil de l'Éducation. La royauté jouit de sa petite liste de privilèges et obligations. À la rigueur, des Amérindiens peuvent être invités à siéger sur un Conseil des peuples autochtones, des gais et des transsexuels peuvent être invités à siéger officiellement sur un Conseil de la sexualité, le Sénat peut être empli de non-partisans incluant un ex-alcoolique chanteur de dance-hall et organisateur de maisons de désintoxication (yes !).

À quoi tient la laïcité d'un tel régime ? À son relativisme bien entendu, et à sa tolérance, à sa confiance en soi. L'accommodement raisonnable, en matière de liberté des croyances et de pratiques, va de soi. Aucun groupe n'a la vérité. Chaque groupe a ses 5 minutes au microphone. Tout le monde peut participer à l'État -- du point de vue de la liberté de conscience, c'est-à-dire le droit de s'exprimer. Le citoyen est considéré innocent jusqu'à preuve du contraire. Les risques de dérapage d'une telle vision de la vie sociale sont les suivants : cette mentalité mène à une culture commercialiste à outrance et antithéorique (ras de motte), à un déficit de solidarité sociale et à l'inertie politique (résolution de problèmes locaux seulement). Dans une société de ce type, la trame historique est digestive et lentement cumulative et pragmatique, procédant par essai-erreur. On voit cette mentalité parfaitement codée dans la Common Law britannique et dans la façon de raisonner et de plaider des avocats formés à cette école.

Le Québec est à mi-chemin entre ces deux tendances lourdes. Le Mouvement laïque québécois, lieu de militantisme laïque québécois francophone, s'est toujours aligné davantage sur le modèle français. Ça se comprend. Lui en tiendra-t-on rigueur ? Julius Grey, digne défenseur québécois, lui aussi, de la liberté de conscience, s'est toujours aligné, et continue à s'aligner, sur le modèle britannique. Lui en tiendra-t-on rigueur ?

Être un(e) militant(e) laïque, ça veut dire s'intéresser à la vie publique en essayant de viser la plus haute harmonie à défaut de cosmique. Ça veut dire prôner l'élargissement de la sphère de l'éthique (l'art de vivre heureux entre humains). Là-dessus, tous les militants laïques s'entendent et se donnent la plus chaleureuse des accolades.

Je salue Julius Grey avec beaucoup d'affection sincère et un peu de méfiance. Il nous fait miroiter, aux Québécois laïques et francophones, la voie vers le « bonheur » de « digérer » nos éléments rébarbatifs, mais pourquoi ai-je donc l'inconfortable impression d'être le petit chaperon rouge ?

Caricatures de Joseph Aussedat


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