Abrégé et traduction libre par Claude Braun.
Ce texte a paru dans le numéro 2 de la revue Cité laïque.
Aussi disponible : le texte original de cette conférence. English version.
Les États-Unis évoluent à droite depuis au moins 25 ans, et se trouvent maintenant à un pas de verser à l'extrême droite du spectre politique -- si on se réfère au climat politique d'autres démocraties telles le Canada, l'Australie ou l'Europe. Cette évolution est de moins en moins compatible avec les valeurs humanistes.
En tant qu'humanistes, nous prônons des valeurs et principes que nous voudrions universels, c'est-à-dire le respect de la dignité humaine et de la vie humaine, la protection constitutionnelle de la liberté de conscience, de la libre expression, de la liberté d'action et de la liberté religieuse, le règne de la loi et de la justice, le respect des droits collectifs et de la souveraineté populaire, et des États impartiaux, neutres, laïques. Nous croyons que ces valeurs et principes devraient améliorer la condition humaine et contribuer au développement d'une civilisation libre et tolérante. Nous croyons aussi que les constitutions devraient protéger l'individu contre la tyrannie des majorités.
Bien entendu, à l'échelle de l'histoire des sociétés, ces valeurs et principes font l'exception plutôt que la règle. La loi de la jungle a autorisé de nombreux pays à ignorer ou récuser ces principes humanistes. La plupart des états-nation, plutôt qu'humanistes, furent et sont toujours des théocraties, régimes militaristes, impérialismes, ou plusieurs de ces choses en même temps. Les sociétés impérialistes, en plus de croire à une mission « civilisatrice » ou « modernisatrice » se donnent aussi une mission « dominatrice » et allouent une part importante de leur budget aux armements. Les États-Unis possèdent la moitié mondiale des armements pour moins de 5% de la population. Ils se croient maintenant investis d'une mission de gérer le monde en bombardant, envahissant, et exploitant ceux qu'ils veulent dominer. L'Amérique est la société impérialiste dominante aujourd'hui. S'ajoute maintenant à cette lignée, une dimension particulièrement sinistre, une mouvance théocrate. La guerre de conquête se fait dénommer de plus en plus « guerre des civilisations ». La doctrine Bush ne provient pas de l'électorat Américain mais d'un tout petit secteur, très influent toutefois, dit "néo-conservateur". Le programme récent n'est pas très compliqué: utiliser intensivement la guerre pour rapidement enfler l'empire Américain et son allié Israël, avec l'objectif spécifique de prendre possession d'importantes réserves de pétrole.
Un des aspects impressionnants de cette tournure néo-conservatrice est la vélocité de sa mobilisation idéologique. Prenons l'exemple de cet obscur professeur de l'université de Chicago, Leo Strauss, qui établissait pendant les années 60, quelques premières apologies « morales » de l'agenda néocon. Il dénonçait le « relativisme » moral, qu'il assimilait au libéralisme et au « mal », et articulait une « posture » d'absolutisme moral à teneur religieuse. Il prônait l'insertion de la foi et de la religion dans le tissu même de l'État (tout en considérant en privé que la religion était une pieuse fraude cachant le véritable objectif, celui du contrôle social). Il plaçait en opposition, non pas les droits individuels et collectifs, mais les droits individuels et les prérogatives de l'État -- ces dernières auxquelles il accordait sa faveur. Ensuite, il préconisait, pour les États-Unis, un impérialisme « mondial » appuyé sur l'armement. Dans cette optique, il insistait sur la nécessité et le bien fondé de manipuler, voire même « mentir » aux populations, pour justifier ce grand objectif.
Ainsi, la doctrine Bush, comme naguère la doctrine Brejnev (Tchécoslovaquie, Afghanistan), consiste à mener la guerre « préventive » (Afghanistan, Kosovo, Irak), avec ou sans partenaires, en tassant impétueusement les Nations Unies. La dernière guerre contre l'Irak fut une invasion non provoquée, en l'absence de quelque menace que ce soit, justifiée idéologiquement par la revanche (absurde) contre une attaque terroriste isolée (9/11). Cette guerre faisait fi de la Cour Internationale de Justice des Nations Unies. De nombreux facteurs suggèrent que si la visée concernant le pétrole Irakien ne fut pas de le piller, ce fut à tout le moins de le contrôler (imbrication de la famille Bush dans l'industrie du pétrole, liens sinistres entre la monarchie Saoudienne et l'administration Bush, lien pervers entre Cheney et la reconstruction de l'Irak via Haliburton et autres). La diplomatie préalable à l'invasion fut inexistante et les recours pacifiques contre la doléance exprimée mensongèrement (armes de destruction massive) furent respectivement escamotée et bafoués (inspecteurs de l'ONU). Finalement, l'invasion fut faite de manière à tuer des milliers de victimes innocentes afin de préserver presque jusqu'au dernier homme les forces d'invasion. Tout ça fut en violation de tous les principes établis de « guerre juste » (Charte des Nations Unies, Traité de Westphalia, Accord de Helsinki).
Le spectre d'un nouveau totalitarisme américain hante maintenant l'humanité. Seul l'électorat américain est considéré apte à décider du sort du monde. La démocratie américaine opère de plus en plus en travers et à l'encontre de l'opinion et de la volonté de milliards de personnes. Cette doctrine impériale, ce 21e siècle dit « américain », travestit la composante humaniste de la notion de démocratie. La composante humaniste consisterait à donner à chaque personne (peu importe où elle se trouve sur la planète) une part égale du contrôle des affaires d'État.
Il est ironique que le fondement initial des États-Unis fût de combattre, justement, l'impérialisme, la religion et le colonialisme Européen. Les Américains peuvent se targuer d'avoir promu la démocratie, d'avoir combattu le colonialisme, d'avoir appuyé le droit international pendant un certain temps. Mais parmi les pères fondateurs, face aux Jefferson, s'époumonaient déjà les Hamilton, prônant une présidence et un sénat élus à vie: airs de révolution française contre monarchie britannique. Cette ambiguïté du destin américain ne cesse de virevolter depuis. McKinley et T. Roosevelt ravirent à l'Espagne nombre de ses colonies; Wilson accueillit la Ligue des Nations et F. Roosevelt les Nations Unies.
Il y a un potentiel d'humanisme aux États-Unis. Les Américains pourraient cesser d'occuper les autres nations militairement, économiquement, politiquement, et culturellement. Ils pourraient s'adonner activement au droit international. Ils pourraient vraiment aider les nations pauvres à accéder à la réforme et à la démocratie. Ils pourraient se rappeler les « grandes vertus » identifiées par Benjamin Franklin en matière de gouvernance: aversion envers la tyrannie, presse libre, humour, humilité, idéalisme en affaires étrangères, tolérance, compromis.
Pour un développement important de ce thème de Rodrigue Tremblay, voir
http://www.TheNewAmericanEmpire.com ou
http://www.LeNouvelEmpireAmericain.com.
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