Ce texte a paru dans le numéro 1 de Cité laïque, revue humaniste du Mouvement laïque québécois
Les critiques de cinéma sont unanimes à considérer le film de Mel Gibson, La passion du Christ, comme une orgie de violence aussi insoutenable qu'inutile. À une ou deux exceptions près, la critique s'arrête là. Si Gibson avait fait l'économie de quelques litres de sang, réduit le temps de la flagellation et présenté moins de gros plans sur les plaies sanguinolentes, les critiques n'auraient rien trouvé à redire de ce film.
Cette attention portée au nombre de coups de fouet occulte le véritable propos du film. Pour Mel Gibson, il s'agit de montrer que ce Galiléen du nom de Jésus, crucifié comme des centaines d'autres il y a 2000 ans, a souffert et est mort « pour nos péchés ». Cette interprétation donnée par les premiers disciples de Jésus est encore défendue par les autorités chrétiennes d'aujourd'hui.
Le site de la Conférence des évêques catholiques du Canada (CECC) présente les commentaires d'une série de « collaborateurs du Vatican » qui ont visionné le film. Tous ces représentants de l'Église catholique se montrent favorables au film et en font même l'éloge. À commencer par Jean-Paul II lui-même qui a déclaré à son secrétaire particulier, l'archevêque Satnislaw Dziwisz, « It is as it was », endossant ainsi les propos et la thèse du film, comme si nous possédions des documents historiques fiables ou qu'il avait lui-même assisté aux événements [1].
Augustin Di Noia, sous-secrétaire de la Congrégation pour la doctrine de la foi (ex-Inquisition), soutient que « il n'y a pas de violence gratuite » dans ce document qui montre que « le Christ accepte de porter les péchés du monde entier ». Le cardinal Castrillon Hoyas, responsable de la catéchèse à l'échelle mondiale, estime qu'il s'agit d'un « triomphe d'art et de foi » qui « engendre amour et compassion ».
Plus près de nous, le prêtre et bibliste Thomas Rosica, p.d.g. de la télévision catholique canadienne Sel et lumière, affirme qu'il a été « émerveillé ». « Plus les scènes sont brutales, dit-il, plus puissants se font les retours sur l'enseignement de Jésus. »
En appui au film, Marcel Gervais, archevêque d'Ottawa, cite Thomas d'Aquin pour qui « Jésus a souffert pour nous parce que c'est un remède à nos péchés ». Bertrand Ouellet, d.g. de Communication et société (affilié à la CECC), rappelle à sa façon que Jésus « a souffert pour le péché du monde ». Il estime que « le film peut s'inscrire dans une vie spirituelle qui fait place au chemin de croix ou à la méditation des mystères douloureux du Rosaire ».
Une telle cosmologie, fondée sur une violence extrême et qui vise à développer une culpabilité exacerbée, maladive, morbide et sans aucun lien avec la réalité est une offense à l'intelligence. Les libres penseurs auraient tort de demeurer silencieux ou de se contenter de sourire puisque ces propos nous rangent parmi les coupables. Ces accusations sont assimilables à de la propagande haineuse à l'endroit des incroyants, coupables de « péché contre le premier commandement de Dieu ».
Désolé, mais je suis innocent du sang cet homme. En vérité, nous sommes tous innocents du sang de cet homme, que nous soyons athées ou croyants. Il faut le dire haut et fort dans un contexte où une culture religieuse publique de glorification de la souffrance cherche à transformer un masochisme sordide en culpabilité collective. Il faut dire à tous les Mel Gibson du Vatican et de la CECC qu'il y a des limites à vouloir faire avaler des couleuvres à tout un chacun.
Révisionnisme fleur bleue
Certains théologiens, dont Alain Gignac et de la Faculté de théologie et de sciences des religions de l'Université de Montréal, rejettent la théologie sacrificielle et tentent de faire passer un autre message. Le nouveau message serait que Jésus a souffert le martyre et la torture pour nous montrer le chemin de l'amour ! Pincez-moi ! Pour Raymond St-Gelais, évêque de Nicolet, Jésus a, par la torture, « assumé la condition humaine jusqu'au bout » et nous a montré « l'amour d'un Dieu qui va jusqu'au don total de lui-même ».
La théologie de la morbidité étant devenue difficile à vendre, il faut la réactualiser, même au risque de défendre des positions qui autrefois auraient conduit au bûcher. Mais à quoi rime ce révisionnisme fleur bleue ? À quoi bon cet exercice de rationalisation partielle subordonnée à la foi ? En quoi l'expérience du plus abject dont l'être humain soit capable serait-elle le summum de la condition humaine ? Comment les théologiens justifient-ils l'acception, par Dieu, de comportements aussi sadiques de la part de sa créature ? Pourquoi faudrait-il passer par là plutôt que par l'expérience de l'amour charnel ?
Jésus aurait maudit ses bourreaux qu'il aurait fait oeuvre d'humanisme en refusant la violence inutile et dégradante, tout en exprimant un sentiment tout aussi humain que le pardon.
Les théologiens chrétiens ont un sérieux problème à résoudre. On croira au virage lorsque l'Église catholique adoptera un symbole moins violent et moins offensant que celui du corps nu d'un supplicié pendu à son instrument de torture et exposé en public. Les dépouilles méritent meilleur respect.
1. Contrairement à ce qu'affirmait Jean-Claude Leclerc dans sa chronique du 1er mars dans Le Devoir, le Vatican n'a pas nié que Jean-Paul II avait fait un tel commentaire. Suite à la publication de son propos, qui a été rapporté en privé par l'archevêque Dziwisz à Steve McEveety, coproducteur du film, le Vatican a plutôt cherché à se tirer d'embarras en déclarant que le pape ne ferait pas de commentaire public sur le film.
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